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Accueil > Balades > Saint Transi ou Transit des bébés mourants

Alpes de Haute Provence. Ganagobie, entre Manosque et Sisteron.

Saint Transi ou Transit des bébés mourants

Sur le plateau de Ganagobie, on invoquait jadis un étrange saint, canonisé par la seule voix populaire.
On lui confiait le sort de petits enfants dans un état de santé désespéré. L’Église catholique ne fit jamais mention de saint Transi ou Transit dans ses nomenclatures officielles, mais il aurait bénéficié d’un permis de séjour dans l’église Notre Dame de Ganagobie. On peut s’en étonner aujourd’hui, mais les conditions sanitaires qui prévalaient à l’époque justifiaient cette hospitalité .
Au Moyen-Âge un quart des enfants mouraient dans leur premiere année, un autre quart avant d’avoir atteint l’âge de la majorité. La crasse, la faim et la malnutrition, en étaient responsable pour une grande part. Au XIXe siècle encore, malgré l’amélioration du niveau de vie, la mortalité juvénile demeurait élevée. On ne savait toujours pas soigner la diphtérie, la tuberculose, le paludisme, le choléra, le cancer, le tétanos, et bien d’autres maladies. Les simples et les saints demeuraient donc le principal recours. Aussi les saints sauveurs d’enfants étaient-ils présents dans de nombreuses églises. Des saints à invoquer quand les moyens humains s’avéraient impuissants. Saint Transi / Transit n’est donc qu’un cas particulier d’une pratique très répandue.

Une origine mystérieuse

Le culte de saint Transi/Transit n’a laissé que des traces ténues ; il nous faudra donc accepter notre ignorance sur de nombreux points. Pour ce qui est de son origine on se réfère à un passage de la Chronique de Lérins* (l’astérisque renvoie en bibliographie) qui relate le transfert des reliques de saint Honorat, dans une première étape d’Arles à Ganagobie où elles seraient demeurées quelques années, puis de Ganagobie au monastère des Îles Lérins ( en face de Cannes ) où elles seraient parvenues en 1391.
Honorat est un saint de tout premier plan, pionnier de la christianisation de la Provence, fondateur en 410 de l’abbaye de Lérins (il porte maintenant son nom) puis, en fin de carrière, évêque du prestigieux diocèse d’Arles où il décède en 430. On conçoit le renom et la vertu de ses reliques et l’émoi provoqué par leur transit à Ganagobie.
Alors, écrivent les R. P. bénédictins dans leur brochure* :
« Les provençaux fêtèrent avec tant de ferveur l’anniversaire du passage (ou transitus) de saint Honorat à Ganagobie qu’ils en firent bientôt un saint nouveau, Transit, puis Transi. ».

C’est l’explication généralement admise par les observateurs de toutes disciplines, notamment l’abbé Féraud et J. P. Clébert dans son Guide de la Provence mystérieuse. On peut néanmoins la discuter.
L’époque proposée (années 1380-90) semble plausible. La France et le comté de Provence traversaient alors la crise la plus longue et la plus grave de leur histoire. À telle enseigne, qu’en fin de période (vers 1450) la moitié de la population avait périt. Cet effroyable XIVe siècle se prêtait donc bien, sinon à l’invention du moins à la manifestation publique d’un saint protecteur des enfants. Retenons aussi que, comme indiqué dans la brochure*, il s’agit d’un saint imaginaire, né d’un quiproquo ou d’un jeu de mots. Il fonctionne selon les modalités connues de la « médecine des saints » sur laquelle nous terminerons.

Sur deux autres points cette explication paraît un peu trop confortable. Tout d’abord, à la fin du XIVe siècle, les ouailles bas-alpines des R. P. bénédictins n’avaient nul besoin du transitus des reliques pour inventer saint Transi. En ancien français comme en provençal le terme transi est tout à fait approprié à l’état des petits malades que l’on conduisait à Ganagobie. Il n’est donc pas exclu que ce culte ait vu le jour antérieurement.
Ensuite, le récit de la translation des reliques n’a rien d’historique. Bien que rédigé au XVIIe siècle, il affecte le genre littéraire très codifié des vieilles légendes hagiographiques, dont on sait qu’elles ont pour but l’édification du lecteur et non l’exposé de faits historiques. Pourquoi cet anachronisme ? Peut-être par maniérisme, le XVIIe siècle étant friand du genre. Peut-être aussi pour éviter de relater les évènements qui se situent entre le siècle de la translation (XIVe) et celui de la rédaction de La Chronique (XVIIe). Comme beaucoup de communautés monastiques, affaiblies par le régime de la commende, le prieuré de Ganagobie connaissait alors ses heures les plus noires. Bâtiments en ruines, cultures abandonnées, entorses à la règle, sont signalés dès 1330 par les rapports périodiques des visiteurs (inspecteurs) de Cluny. La situation se dégrade encore avec les guerres de religion. Investit par des brigands-protestants, le prieuré est abandonné par les moines puis finalement incendié. Durant toute cette période il ne reste (au mieux) que quatre à six moines, dont la moitié octogénaires. Nous pouvons donc imaginer, pendant ces siècles de déshérence, tous les scénarios possibles de croisement entre un culte pagan (paysan, païen, c’est tout un) et celui du catholicisme officiel.
À défaut de certitudes historiques, rendons-nous sur les lieux. Ils racontent bien des choses à qui veut entendre...


Itinéraire Quelques kilomètres au sud de Peyruis, emprunter la petite D. 30, qui conduit directement au parc de stationnement situé à l’extrémité sud du plateau.

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La terre et le ciel.
Photo. C. B.

Sitôt descendu de voiture, le visiteur s’approchera de l’abrupt côté Durance. Là, son corps joignant la terre immense au ciel tout proche, il sentira ce qui attira ici les ermites puis les moines, depuis le IXe siècle.
Ensuite, il gagnera la forêt sur le bord opposé, à main gauche en regardant dans la direction (fléchée) du monastère. Un discret balisage jaune longe le rebord Est. Il conduit à l’ancienne carrière de meules (panonceau) en un quart d’heure environ de marche à l’abri des touristes et du rude soleil estival. On entre tout de suite dans un taillis de chênes verts.

- (Voir les deux pages du plan).


La yeuseraie

La yeuseraie

En langage forestier le chêne vert est désigné par le terme de « yeuse », emprunté à l’occitan et qui convient bien mieux à sa nature intime.
Dans la vaste famille des chênes l’yeuse se distingue par ses petites feuilles caoutchouteuses et griffues qui ne succombent pas à la mort hivernale. Elle peut dépasser la dizaine de mètres
mais elle revêt le plus souvent l’aspect d’un arbuste noiraud et buissonnant. C’est le chêne caractéristique de la forêt méditerranéenne, d’où il a presque complètement disparu, victime des défrichements et de la surexploitation. Depuis le temps des romains jusqu’au XIXe siècle, l’yeuse tint lieu de charbon et de pétrole. En outre, on la dépeçait pour les besoins des tanneries, et ses glandées donnent son goût particulier à la charcuterie corse. « Comme dans le cochon, tout est bon dans le chêne ! » écrit Josiane Ubaud [1] . En sorte que, des yeuseraies qui couvraient tout le pourtour de la Méditerranée, ne subsistent que quelques lambeaux.

Certes, l’yeuse n’a ni la majesté ni l’ampleur des grands chênes de la Gaule chevelue. Mais elle n’en est pas moins dotée d’attributs à forte valeur symbolique auxquels nos anciens furent sensibles. Le plus évident est son feuillage persistant grâce auquel elle ignore la mort hivernale de la végétation.

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Les Parques ou Tri Fata
Image :lunamoon.free.fr/les_parques.htm

Aussi ses feuilles couronnaient-elles les Tri Fata ( ou Parques ) qui sont les trois immortelles femmes du Destin : l’Amante, la Mère, la Mort.


D’un point de vue grammatical maintenant, en français comme en latin, c’est une arbre, la seule présence féminine de la nomenclature arbustive. On raconte que les anciens pratiquaient sur son tronc une délicate opération chirurgicale, car son anatomie (comme celle des sirènes) est dépourvue dans le bas de ce que son genre grammatical laisse espérer. Ils faisaient passer par là, à plusieurs reprises, les nourrissons « valétudinaires » (en très mauvaise santé) : trois fois ou sept fois ou neuf fois selon l’usage local, mais toujours dans le même sens, s’il vous plait. On disait, pour faire court, que la yeuse « prenait le mal ». À dire vrai, le passage par cette vulve végétale simulait et stimulait une re-naissance. D’où l’impératif sens unique. Car -soyons logiques - si cette arbre pouvait rendre la vie dans un sens, elle pouvait tout aussi bien l’ôter en sens inverse.

Superstitions et pratiques magiques liées aux arbres survécurent longtemps à la christianisation de la société. Au Moyen-Age les curés de campagne sermonnaient leurs paroissiens « qui élevaient sur les racines des sortes d’autel, apportaient aux arbres des offrandes et les suppliaient avec des lamentations de conserver leurs enfants, leurs maisons, leurs champs, leurs familles et leurs biens. » ( J. Brosse* ).
Ces cultes païens superficiellement christianisés survécurent jusqu’à la fin de la civilisation rurale, il y a seulement quelques décennies. Ainsi, c’est peut-être dans la yeuseraie que naquit le culte de notre saint Transi ou Transit... On reconnaît chez lui quelques traits du Sucellos gaulois.
Au temps des romains, le culte de Sucellos était très répandu dans toutes les couches de la société. Cette divinité protectrice et bienveillante fut camouflée sous le vocable de Sylvain, dieu romain des forêts. Néanmoins, Sucellos conservait dans cette posture ses attributs caractéristiques : le chaudron de résurrection, et le maillet au très long manche que brandissent le Sucellos retrouvé non loin d’ici, à Orpierre

Sucellus_MAN_St_Germain.jpg
ou celui du Musée des Antiquités Nationales à St Germain, ci-contre.

Son maillet n’est pas une arme mais l’insigne de son pouvoir supérieur : par contact avec une extrémité il fait passer les vivants de vie à trépas, et par l’autre extrémité il les ressuscite dans l’Au-delà.
Sucellos est « celui qui frappe fort » (et bien), dieu de la bonne mort et passeur d’âme.

Au 19e siècle, ce dieu était assoupi, sort commun aux divinités privées de dévots, mais le souvenir de son rite dans la yeuseraie pouvait s’être maintenu dans la mémoire populaire.


Itinéraire

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Carrière de meules
Photo. C. B.

Parvenu à la carrière de meules,(station n°2 sur le plan), prendre à main droite, la large "allée de Forcalquier" qui ramène au monastère.
On arrive bientôt à l’église adossée sur le ciel (XIIe siècle, M. H.). Elle ne se visite que de 15 à 17 heure. Comme le veut la tradition bénédictine on peut assister aux sept offices journaliers.


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N. D. de Ganagobie
Photo. B. Dejean

On approche l’église par l’allée empierrée qui canalise le regard et le pas vers le portail. Passé le seuil on s’avance dans la nef unique d’une majestueuse sobriété, jusqu’à buter sur le chœur et son pavement de mosaïques. Quel choc ! « Le plus bel ensemble de mosaïques de pavement romane conservé en France » dont on ne trouve d’équivalent qu’en Italie du nord, selon Guy Barruol. Nous en avons fait le but d’une autre visite : Les enchantements de Ganagobie.

Pour aujourd’hui retournons-nous vers l’entrée. Une tribune élevée, à laquelle on accède par un escalier latéral, la surplombe et la garde comme un mâchicoulis. C’est là que se situait « l’autel de Saint Transi ». C’est donc là, aux yeux de tous comme le visiteur peut le constater, que les paysans des environs apportaient des bébés très mal en point ou cliniquement morts et que se déroulait le rituel de Saint Transi.

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Autel de saint Transi
Source : http://www.culture.gouv.fr/Wave/image/memoire/0337/sap01_mh001296_p.jpg

Le rituel de Saint Transi/Transit

Ses adeptes au Moyen-Âge, étaient des paysans à la survie précaire. Ils travaillaient dur, mangeaient peu et mourraient à trente ans. Plus que toute autre calamité, ils redoutaient les atteintes à la santé.
Ils partageaient avec leur clergé et les médecins une totale ignorance du monde microbien, des mécanismes infectieux et des défenses immunitaires (merci Pasteur). Maladies et accidents étaient donc interprétés comme une punition infligée par les forces surnaturelles. Celles qu’invoquait le curé et... les autres... Donc on se soignait, par les simples, les secrets des panseurs, les onguents, électuaires et autres compositions fabriquées selon de répugnantes recettes. (Les curieux goûteront celles de l’huile de petits chiens ou du cataplasme de nids d’hirondelles dans François Lebrun* p.74). Mais nul n’oubliait les forces surnaturelles constamment à l’œuvre dans tous les événements de la vie ordinaire.

C’est dans ce contexte magico-catholique qu’il faut situer les deux descriptions du rituel de saint Transi / Transit que nous livrent Seignolle et l’abbé Féraud*.

1) Des bébés valétudinaires, dénudés, pendant la messe ?

Citons d’abord Claude Seignolle dans son Folklore de la Provence (éd. 1967) :
« Le nom du saint chrétien invoqué est quelquefois si spécial qu’on voit d’une manière transparente l’adaptation d’une idée thérapeutique à la cérémonie religieuse. C’est ainsi que dans l’église de Ganagobie, dans les Basses-Alpes, il y a une tribune où se trouve un autel de St Transi. Les mères dont les enfants étaient valétudinaires [malingres ou chétifs] déposaient les pauvrets sur cet autel, pendant l’invocation [le saint sacrifice]. Lorsque la guérison avait été obtenue, elles suspendaient un de ses vêtement, en guise d’ex-voto, sur le mur voisin ».
[Les mots entre crochets sont ceux utilisés dans l’édition de 1980.]

Cette description se réfère à un ouvrage de l’abbé Féraud. Observateur scrupuleux de son environnement, il est notamment l’auteur d’une « Histoire, géographie et statistiques du département des Basses-Alpes ». Seignolle se réfère à la première édition* - celle de 1844 - et la paraphrase partiellement. Toutefois, l’abbé Féraud ne dit pas que le rite se déroulait pendant la messe. Il indique par contre que les enfants étaient dénudés entièrement et préalablement au rite, là ou Seignolle parle d’un vêtement laissé en guise d’ex-voto et seulement si la guérison avait été obtenue :

« On y accourait à toutes les époques de l’année, pour y amener les enfants malingres et chétifs, et on y laissait appendus les souliers, les robes et les vêtements de ceux dont on sollicitait la guérison. C’étaient les seules offrandes des pèlerins. » (note p. 634).

L’exposition de l’enfant nu, dans un lieu « puissant » est un élément récurent des rituels de la religion populaire, laquelle mêlait sans réticences, références chrétiennes et pratiques magiques venues du vieux fond gaulois. Peut-on accoler la messe de Seignolle et le dénudement de l’abbé Féraud ? On aurait alors un saint de la religion populaire, un saint pagan, hôte de l’église officielle. Sur la seule base des deux textes précités, ce montage serait douteux. Mais divers éléments invitent à ne pas le rejeter d’emblée.
Les bénédictins, occupant les lieux depuis la fondation du prieuré au Xe siècle, n’étaient pas hostiles aux croyances populaires. Si rustiques qu’elles fussent, ils voulaient y voir une étincelle de la sagesse divine. Par ailleurs, en réaction aux dures critiques que lui valaient sa mansuétude à l’égard de « l’idolâtrie » des saints et des reliques, l’Église catholique des 16e et 17e siècles canalisa la piété populaire vers des cultes mieux contrôlés par le clergé : la messe en particulier. Quelle plus puissante théurgie (opération divine) en effet que l’Eucharistie au cœur de la messe ? À l’énoncé par le prêtre des paroles consacrées, le pain et le vin se convertissent en corps et sang de Jésus-Christ, non dans leur aspect extérieur mais dans leur substance même. C’est alors, tandis que la divinité manifeste sa toute-puissance aux fidèles assemblés, qu’il faut demander ce que l’on ne peut obtenir par des moyens humains.

2) Des bébés morts-nés

Dans la troisième réédition (revue et augmentée) de son ouvrage, publiée une cinquantaine d’années plus tard (en 1890), l’abbé Féraud ne parle plus d’enfants malingres ou chétifs : « On parlait de l’autel de saint Transy sur lequel on venait déposer les enfants morts-nés pour leur faire rendre la vie ou pour pouvoir leur confier la grâce du Baptême. » (p. 404)
Nous voici donc maintenant devant le rituel des « sanctuaires à répit », peu nombreux en Provence. Notre-Dame de Beauvoir, à Moustiers Sainte Marie, est le plus connu. On désigne par là des sanctuaires où l’on sollicitait un répit dans l’œuvre de mort, juste le temps nécessaire au baptême des enfants qui ne l’avaient pas reçu avant leur décès. L’enjeu était de première importance.
Par le baptême l’enfant, corps et âme, intègre la communauté physique des chrétiens vivants et, sur le plan spirituel, la communauté mystique des chrétiens morts et vivants, tous promis à la résurrection et la vie éternelle. Selon les enseignements de l’Église de ce temps, l’enfant mort avant d’avoir reçu ce sacrement était exclu de l’une et l’autre. Son âme, vouée à passer l’éternité aux limbes (lieu ou état mal défini) distinctes du Purgatoire et de l’Enfer mais aussi du Paradis ; son corps, ici-bas, exclu du cimetière paroissial, et par là de la communauté villageoise.
Pertes irrémédiables. Alors que les élus au Paradis et les vivants sur terre pouvaient abréger la purification des âmes en Purgatoire,


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Prière pour les âmes du Purgatoire
Photo Catherine
Mestre. Tallorno, 2008.

En bas, les âmes en purgation. En haut, le paradis. Entre les deux, le prône. Il se lit dans le sens indiqué par l’ecclésiastique, soit de droite à gauche pour le spectateur : 1) La prière du vivant « purge » l’âme du mort ; 2) St Michel archange, peseur d’âmes (muni d’une balance) en prend acte et lève la main ; 3) à ce signal, St Gabriel archange, passeur d’âmes, tire l’élu par le bras, l’extrait du Purgatoire.


rien n’était possible pour ces ameto (ou armeto), petites âmes abandonnées à jamais. D’ailleurs elles « reprochaient », revenant dans leur foyer et sur les lieux humides sous forme de feux follets. Il ne fallait pas s’enfuir, ne pas se signer ni invoquer Jésus-Marie-Joseph, cela les rendait furieux. Au dîner des ameto les enfants laissaient du dessert sur la table pour les apaiser.
C’est pourquoi « Sauver l’âme de l’enfant était ressenti comme un impératif tellement fort qu’il paraissait possible à la conscience des croyants que le temps fut suspendu, qu’un « répit » fut accordé ; mieux, qu’un retour en arrière, de la mort à la vie, fût envisageable » (Audisio*, p. 214)
Après de difficiles débats, les autorités romaines condamnèrent les répits en 1729. Ce qui n’empêchât pas la pratique de se poursuivre et d’être tolérée jusqu’au XIXe siècle compris. L’abbé Féraud pût donc en être témoin. Quant aux limbes, elles ont disparu du catéchisme dans les années 1990 avant d’être supprimées en 2007.

La longue durée des rituels de répit après leur condamnation est à rapprocher de l’insuccès de l’ondoiement, cette formule de baptême d’urgence mise à la portée de tous les laïcs à la seule condition qu’ils soient baptisés.
Les parents voulaient un vrai baptême, administré par un vrai curé avec de l’eau bénite, du saint chrême, des paroles sacramentelles dites dans la langue consacrée. Bref, un rituel officiel qui les console et les préserves de la réprobation liée à l’exclusion de leur progéniture du cimetière et de l’état civil. Un siècle environ s’est écoulé avant que leur demande ne soit entendue.

Fœtus nés sans vie

Le sort des "fœtus nés sans vie" prolonge aujourd’hui celui des enfants morts sans baptême. Toute inscription mémorielle leur était refusée jusqu’en 2008. L’extrait de presse suivant rend compte de la question.


Les fœtus nés sans vie pourront être inscrits à l’état civil
LEMONDE.FR avec AFP | 22.08.08 | 09h57 • Mis à jour le 22.08.08 | 10h49

Deux décrets du ministère de la justice parus vendredi 22 août au Journal officiel autorisent l’inscription d’un fœtus né sans vie sur les registres de l’état civil. Souhaités depuis plusieurs années par de nombreuses associations, ces décrets viennent combler le vide juridique qui existait en France pour les fœtus de 16 à 22 semaines morts in utero ou après une interruption médicale de grossesse. Ils font suite à la décision de la Cour de cassation, qui, en février, avait jugé, dans trois arrêts, qu’un fœtus né sans vie pouvait être déclaré à l’état civil, quel que soit son niveau de développement.

Un premier décret dispose qu’"un livret de famille est remis, à leur demande, aux parents qui en sont dépourvus par l’officier de l’état civil qui a établi l’acte d’enfant sans vie". Ce livret de famille comporte un extrait d’acte de naissance du ou des parents ainsi que "l’indication d’enfant sans vie", la date et le lieu de l’accouchement. Le second décret prévoit que "l’acte d’enfant sans vie est dressé par l’officier de l’état civil sur production d’un certificat médical dans des conditions définies" par un arrêté du ministre de la santé, mentionnant l’heure, le jour et le lieu de l’accouchement. Cet arrêté présente un modèle de ce certificat d’accouchement signé par le praticien concerné.

Jusqu’à présent, dans la plupart des hôpitaux, les fœtus de moins de 22 semaines étaient incinérés avec les déchets du bloc opératoire. Désormais, reconnus à l’état civil, ils pourront avoir droit à des obsèques.


Rendus à ce point nous achevons notre première visite du rituel de saint Transi ou Transit à Ganagobie. Nous n’en savons finalement que bien peu de chose, rapportées par des ecclésiastiques catholiques : les moines de Ganagobie et l’abbé Féraud. Seignolle avait peut-être d’autres informateurs mais il n’en dit rien.
S’agissant d’un rituel syncrétique, il a forcément une face païenne — non chrétienne — ignorée de nos observateurs : des paroles et des gestes prescrits par un secret. Celui-ci est perdu, évidemment. Mais on en découvre le principe, l’efficace, chez Merceron* dans l’introduction de son Dictionnaire des saints imaginaires et facétieux.

La médecine des saints

Depuis ses origines le christianisme a lié santé de l’âme et du corps ; les multiples miracles de Jésus, rapportés par les évangiles en témoignent et l’Église a toujours accordé sa protection à la santé des fidèles, considérant la maladie comme un désordre dans la Création. En sorte que, aujourd’hui encore, les motivations de santé sont très présentes chez de nombreux pèlerins et qu’ils sont parfaitement orthodoxes en sollicitant l’intercession des saints. Qu’il soit bien clair que je parle d’autre chose.
La « médecine des saints » dont il sera maintenant question, est issue d’une recette magique très banale et très ancienne, visant à provoquer l’intervention de la puissance occulte des mots. Elle fonde les pratiques « superstitieuses », encore très présentes au 19e siècles ; on en trouvera un florilège dans la balade Maléfices et superstitions en Provence, au 19e siècle.

De même que la médecine des simples a des plantes pour ingrédients, la médecine des saints requiert des mots appropriés. Les trouver nous entraînera d’abord dans une excursion aux environs de Ganagobie, à l’époque où serait apparu le culte de saint Transi, soit le 14e siècle.

Ce terrible XIVe siècle, l’obsession macabre et le transi du cardinal.
Entre les environs de 1350 et ceux de 1450 la France souffrit les trois plus redoutables calamités : guerres, épidémies, famines. La guerre de cent ans en France, la guerre civile en Provence, charriant violences et désordres ; les épidémies de peste noire en 1347, 1360 et 1373 ; les disettes, les impôts écrasants, les intempéries. Réduite de moitié, la population valide ne suffisait plus pour enterrer les morts et cultiver les terres. Les grands, rois et papes, n’étaient pas épargnés comme le raconte Maurice Druon dans ses Rois maudits ; la reine Jeannne, comtesse de Provence est assassinée par ses proches ; l’Église se fracture en trois obédiences qui s’excommunient mutuellement.
C’est une réédition des plaies d’Égypte que l’on souffre. Le peuple en est certain : Dieu punit la chrétienté. Alors apparaissent des processions de flagellants criant miséricorde en se lacérant le dos à coups de corde ferrées. Et une obsession macabre envahit les esprits.
L’iconographie sacrée traduit cette sensibilité par les figures nouvelles du Christ martyrisé et de la Vierge de miséricorde.

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Vierge de miséricorde ( début XVe )
Pietro di Domenico di Montepulciano - Musée du Petit palais - Avignon. La Vierge abrite des chrétiens de toutes conditions sous son manteau. Au premier plan une confrérie de flagellants.

Mais c’est l’art funéraire qui se montre le plus explicite. Durant les dernières années du siècle, le cardinal Jean de Lagrange († 1402) se fit bâtir un tombeau monumental dans l’église saint Martial d’Avignon. Il comporte, bien sûr, un gisant classique figurant le cardinal en jeune mort. Privé de vie mais non de pompe, il porte mitre, gants, anneau épiscopal, camail pourpre et crosse ouvragée. Au dessous, une innovation qui fit florès : le même cardinal nu, charogne rongée par la pourriture et ainsi commentée : « que tous voient, grands et petits, à quel état ils seront réduits [...] car tu es poussière et comme moi tu deviendras cadavre fétide [...] ».

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Transi du cardinal de Lagrange
http://architecture.relig.free.fr/images/illustration_glossaire/transig.jpg

Pour nommer ce nouveau type d’effigie on substantiva l’adjectif transi, dans son sens premier de trépassé. L’usage du mot s’étant perpétué, on peut annoncer en langage contemporain que le transi du cardinal de Lagrange est visible en Avignon, au musée du Petit palais. ( Plus d’une centaine de transis sont exposés dans diverses églises et musées de France.)
Ce transi avignonnais nous invite à examiner le dessous des mots, des noms plus particulièrement.

Des mots contre les maux
Transir, transiter et transi viennent du latin trans (au delà, à travers) et ire (aller, passer). Trépasser et trépassé rendent la même étymologie sous une forme plus actuelle. L’adjectif transi est en usage au sens de mort (transi de vie) depuis le XIIe siècle, et au sens figuré (pénétré, envahit, comme dans transi de froid) depuis le XIVe. En provençal, le terme transit rend la même signification que le français ; en revanche, trànsi ( accentuer le àn ) ouvre des significations originales. On dit trànsi coume un brigadiéù pour évoquer l’immobilité cadavérique de la mante religieuse. Et se trànsi ou se mourri en trànsi c’est épuiser son énergie vitale, se mourir de consomption, lentement et inéluctablement, à la manière des « poitrinaires » (tuberculeux).

La maladie étant conçue comme une épreuve envoyée par Dieu ou le Diable et ses causes physiques totalement ignorées, le nom du saint salvateur devait entrer en consonance avec celui de la maladie. À qui sait entendre, cette similitude indique sa vocation, autrement dit sa spécialité thérapeutique. Parfois on recourrait à une déformation du nom d’un saint officiel, pour le doter des sonorités adéquates. Ainsi, en Provence, Eutrope devient Estropi, souverain pour les estropiés ; Pancrace se mue en Crampace : on l’invoque pour les crampes d’estomac ; et Scholastique devenue Colastique était préconisée pour les coliques et la goutte ; etc. En dernier recours, si par ce procédé on n’obtenait pas satisfaction, et bien on inversait la démarche : du nom nécessaire on faisait un « saint ». Ainsi pour soigner la « langueur » (asthénie) d’un nourrisson de langue d’oïl, invoquait-on saint Langueur ; et san Trànsi secourait les petits bas-alpins se mourrant en trànsi.

San Trànsi soignait le mal par le mal. On l’invoquait pour transir (tuer) le se trànsi du petit malade. On entend que l’opération de magie oratoire ne peut fonctionner qu’en provençal. Saint Transit au contraire, fonctionne aussi en français mais avec une recette antithétique à celle de son confrère. Lui fait passer le mal, il le fait transiter.
D’où la double dénomination de notre saint : Trànsi en Provençal et Transit — le transitaire — en Français. Ferdinand Benoit fait remarquer [2] que le premier applique le principe de l’homéopathie, le second celui de l’allopathie. A quoi nous voyons bien que si la médecine des saints a perdu ses agents elle n’a pas perdu sa logique !

Si ferme étaient la croyance et la logique qui la sous-tend que l’on hésitait pas à punir le saint fainéantasse : mis au piquet, fouetté aux orties, exposé aux intempéries ou jeté au purin, on exigeait sans ménagement qu’il fasse son boulot.

Nous n’avons plus aujourd’hui de saint à invoquer ou fustiger, ni de mots pour conjurer les coups du sort. Alors, que faire lorsque nous voici transis de chagrin, de désarroi ? Docteur, un Prozac s.v.p.?


Comme on va aux eaux soigner les maux du corps, on pourrait retourner à Ganagobie, si haut sur terre et si proche du ciel que l’âme des anciens y trouvait l’apaisement.

Christian Bonnet
mars 2005, mise à jour janvier 2011


Repères bibliographiques :

- Abbaye N. D. de Ganagobie, éditions Gaud. (Brochure en vente à La boutique, à proximité de l’abbaye, ou par correspondance, ou via le site www.ndganagobie.com).
- Ganagobie, mille ans d’histoire d’un monastère en Provence. Les Alpes de lumière, rééd. 2004.

- J. J.-M. Féraud, (abbé), Histoire, géographie et statistiques du département des Basses-Alpes, 1ère édition 1844 ; réimpressions : Laffitte reprints 1985, et éd. Lacour 2002.
- Jacques E. Merceron, Dictionnaire des saints imaginaires et facétieux, Seuil, 2002, saint Transi p. 694, saint Transit p. 939.

- François Lebrun, Se soigner autrefois, Seuil, "Points Histoire".
- Gabriel Audisio, Les français d’hier, tome 2, Des croyants. Armand Colin 1996.
- Jacques Brosse, Mythologie des arbres, ( chap. 6 - survivances païennes ) Petite bibliothèque Payot.

Suggestions :
- Sur le XIVe siècle en Provence on pourra lire le roman historique de Michel Peyramaure, La tour des anges (Pocket 11173), chapitres 4, 5, 6 en particulier.
- Sur les usages et la dénominations des chênes méridionaux, voir l’article de Josiane Ubaud publié par la Société d’horticulture et d’histoire naturelle de l’Hérault
- Sur la translation des reliques de saint Honorat d’Arles aux îles Lérins via Ganagobie, selon la Chronique de Lérins : voir la transcription qu’en donne l’infatigable abbé Féraud dans ses Souvenirs religieux du département des Basses-Alpes , p. 106-107.

Voir en ligne : Abbaye Notre Dame de Ganagobie

P.-S.

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Notes

[1Éthnobotaniste. Le lecteur intéressé prendra beaucoup de plaisir à la lecture de son article Des arbres et des hommes

[2Dans La Provence et le comtat Venaissin, 1949, rééd. Aubanel, 1978

3 Messages

  • > Saint Transi ou Transit, sauveur d’enfants et la médecine des saints. , par josiane UBAUD, ethnobotaniste en domaine occitan
    Le 20 mai 2005 à 10:04

    Article passionnant qui me donne envie d’aller revoir Ganagobie que je n’ai point revu depuis longtemps.

    Petite précision : l’occitan euse est masculin (et sa variante provençal maritime euve), bien que tiré du latin ilex, du genre féminin, comme tous les noms d’arbres en latin. Quelques arbres ont ainsi gardé le genre féminin d’origine, en provençal comme en languedocien : la platana, la figuiera, la pibola, la pomiera, ce qui s’entend en français régional chez les personnes âgées (une platane, une piboule). D’autres sont passés au masculin sur tout le territoire d’oc (l’ametlier, lo ciprès), ou localement (lo platanièr, lo figuièr, dans l’Aude). Pour l’yeuse (ou chêne vert), il existe cependant une forme féminine ausina, employée dans l’Aude.

  • > Saint Transi ou Transit, sauveur d’enfants et la médecine des saints. , par Jacques E. Merceron
    Le 23 mai 2005 à 10:53

    J’ai trouvé votre interprétation par le « transi » dans la sculpture funéraire particulièrement intéressante. J’avais moi-même essayé d’esquisser un rapport entre entre saint Transi et « transi » au sens de la maladie ( nosologie ) pour le cas des enfants malades, mais votre hypothèse engage la recherche dans une autre direction qui peut s’avérer fructueuse et complémentaire. Je crois en effet fondamentalement que tous ces cultes populaires se nourrissent de la polysémie des termes et fonctionnent par « équivoques » ou « jeu de mots ».

    En ce qui concerne votre essai de reconstitution de l’invocation possible à saint Transi : « San Trànsi, trànsi le trànsi de mon petit trànsi » et ce que vous proposez comme interprétation, il me semble ( si j’ai bien compris ) que cela rejoint la catégorie mentale que j’ai appelée « À la vie à la mort ». Dans une situation d’incertitude, de « langueur », d’entre-deux entre la vie et la mort, le suppliant ( souvent une femme, une mère ) implore le saint de faire basculer le sort du petit malade ou de l’agonisant d’un côté ou de l’autre. « Épuiser l’épuisement » ce serait rétablir le malade ou l’agonisant. Dans le cas contraire ce serait le faire « transiter » vers la mort plus rapidement pour abréger la souffrance et l’agonie.
    Est-ce ainsi que vous voyez les choses ?

    Du point de vue documentaire, votre étude apporte des éléments que je ne connaissais pas.
    Néanmoins, ce qui me frappe aussi, c’est combien peu de choses en définitive on sait à propos de ces cultes populaires et par rapport à saint Transi-Transit en particulier. Si je vous ai bien suivi, ce culte apparaît en version syncrétique ( pagano-chétienne ) vers les 16° - 17° siècles. Puis on n’aurait plus rien jusqu’aux descriptions de l’abbé Féraud en 1844. […]

    En tous cas, merci de votre texte stimulant.

    Jacques E. Merceron

  • > Saint Transi ou Transit, sauveur d’enfants et la médecine des saints. , par Christian Bonnet
    Le 23 mai 2005 à 17:21

    Une précision à l’usage des lecteurs :
    Jacques E. Merceron est l’auteur du Dictionnaire des saints imaginaires et facétieux, cité en note et en bibliographie de l’article.

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