Aller au contenu Aller au menu Aller à la recherche

Logo du site

Accueil > Balades > Les ponts de la reine Jeanne

Pays du Vançon - 10 Km à l’Est de Sisteron

Les ponts de la reine Jeanne

Histoires et légendes de la reine Jeanne en Haute-Provence.

La reine Jeanne est la Lady Diana des Provençaux, leur reine de cœur. À l’instar des fées bâtisseuses, d’innombrables édifices lui sont attribués. Dans le seul département des Alpes-de-Haute-Provence deux ponts portent son nom. Le premier passe inaperçu, abandonné en bordure de la N. 202 à la frontière des Alpes-Maritimes. Abondamment signalé, le second au contraire, surprend le visiteur : il est toujours en fonction mais la circulation automobile y prend fin !
Cette balade nous conduira de ce pont à un belvédère perdu dans les collines en passant par un village abandonné depuis peu. Nous y raconterons l’histoire de la jeune reine Jeanne et ses légendes.
Quant à savoir pourquoi nos ancêtres battirent ici un pont qui, aujourd’hui semble ne mener nulle part, nous en ferons le but d’une autre balade.


GIF - 1.3 ko
Guide Touristique
Provence Web

Itinéraire 1
Quitter l’autoroute des Alpes à Sisteron sud. Au premier rond-point prendre à droite (sud) la D. 4 en direction de Salignac, Volonne. Après une montée de quelques centaines de mètres prendre à gauche la D. 17 (Panneau bleu : Pont de la reine Jeanne).

Voir la carte (Cliquer sur le vert).

On abandonne tout de suite le milieu urbain artificialisé pour s’immerger dans ce conservatoire spontané de la vie agropastorale qu’est le pays du Vançon.. Ces paysages amples, variés, amoureusement cultivés sont un premier cadeau.
Après Vilhosc la route devient étroite et sinueuse. La suivre durant 5 km environ, jusqu’à ce qu’elle vienne buter sur le pont de la reine Jeanne. La circulation automobile s’y arrête. Seuls le passent les piétons.

JPEG - 110.3 ko
Nov.2005, © C.B.
_

Les mystères du pont

C’est un beau pont. Il saute hardiment le Vançon, connu pour ses redoutables crues orageuses...

JPEG - 233.6 ko
© C.B.

... sans se départir de son élégance.

JPEG - 155.5 ko
Photo : site entrepierres.net

Le promeneur candide compte sur un objet aussi incontestable pour faire repère parmi les incertitudes qui entourent la reine Jeanne. Et bien non ! Les flots de l’imagination ont emporté même le pont.

Légendes

Dans un ouvrage consacré aux communautés villageoises des alentours, Philippe Nucho* rapporte une tradition orale recueillie dans les années soixante-dix auprès des habitants de Vilhosc. Réfugiée au château voisin de Salignac, la reine Jeanne aurait accouché secrètement d’un enfant illégitime. « La reine cacha cet enfant au village retiré de saint Symphorien et acheta la discrétion des habitants en les déchargeant du droit d’albergue et de cavalcade et en répondant favorablement à la demande des consuls pour la construction d’un pont. »

L’ouvrage de P. Nucho étant désormais épuisé, on en trouvera des extraits sur le site entrepierres.net. (Cliquer sur le vert pour ouvrir le lien.)

Nous sommes ici dans les légendes dorées de la reine Jeanne, celles où, à l’instar de la bonne fée Mélusine, elle construit ponts, abris marins, châteaux et merveilles. Mais comme la Mélusine poitevine, notre Jeanne de légende a aussi sa face monstrueuse. Ainsi à Rocasparvièra, dans les Alpes-Maritimes lui fait-on dévorer ses enfants. [1]

Histoire

À défaut d’une histoire du pont, on aimerait au moins savoir à quelle époque il fut construit. La question n’est pas de pure forme. Jeanne fut prodigue en libéralités et l’hypothèse qu’elle ait financé la construction d’un pont, pour s’attacher la fidélité d’un seigneur ou d’une communauté locale, est très plausible. Encore faudrait-il que sa construction soit contemporaine du règne (1343-1382) ou qu’elle le suive de près.
Or, sur ce point, les sources divergent comme on le constate ci-dessous :
- Syndicat d’initiative de Sisteron : XVe siècle
- Philippe Nucho et le site entrepierres. net : XVIe siècle
- Marcel Prade, Les ponts monuments historiques* : non mentionné
- Site Structuræ : XIVe siècle (avec des réserves). (voir le site)
- Base Mérimée du Ministère de la culture : XVIIe siècle
(Voir le site Dans la liste cliquer sur Entrepierres).

Les deux derniers sites mentionnés font état d’un autre pont de la reine Jeanne, situé sur la N. 202 entre Annot et Entrevaux (lieu-dit saint Benoît) à l’extrémité orientale du département. Celui-ci est daté du XIVe siècle par le Ministère de la culture. Y aurait-il eu interpolation des dates ?
En attendant que quelque lecteur averti tranche ce mystère inattendu nous allons poursuivre notre chemin en emportant la question ouverte.


Itinéraire 2
Passer le pont et poursuivre par la piste forestière.

JPEG - 106.5 ko

En un quart d’heure de marche, elle mène en vue de la première maison de saint Symphorien, le village où Jeanne aurait caché son enfant illégitime.

Entrer dans les ruines poignantes du village. Il fut habité jusque dans les années cinquante.

JPEG - 202.3 ko
Saint Symphorien
Saint Symphorien, nov.2005, ©C.B.

Poursuivre par la même piste forestière dans une forêt aux essences variées. Elle conduit en moins d’une heure à une vaste esplanade (« Le champ de la plate ») dominée par une citerne DFCI, d’où l’on bénéficie d’une vue énorme.

JPEG - 119.6 ko
Champ de la plate.
_

C’est le lieu idéal pour le pique-nique et l’audition de l’histoire de la reine Jeanne.

On retournera par le même itinéraire. Ceux qui veulent en faire plus trouveront un itinéraire en boucle, en fin de texte dans les « repères topographiques ».


Une histoire de la reine Jeanne

Le récit que l’on va lire se limite à la première moitié de la vie de l’héroïne et se centre sur deux épisodes obscurs qui, laissant les historiens dans l’expectative, les réduisent au silence. En sorte que, globalement, la vérité du personnage échappe à l’Histoire. Ces épisodes seront racontés deux et même trois fois au gré du lecteur. Le récit en cours de lecture sert de fil directeur. Il se veut factuel, bref et historique. À l’invitation des liens proposés (reconnaissables à la couleur verte des lettres) le lecteur pourra entrer dans d’autres textes. Certains complètent l’exposé, d’autres suppléent assez librement aux incertitudes de l’histoire. Enfin, la bibliographie, des documents de références insérés et des liens avec d’autres sites internet, sont là pour que le lecteur, choisissant ses propres repères, ne soit pas contraint de suivre l’auteur dans ses éventuels errements.

La saga des angevins de Naples
Les événements vécus par Jeanne 1re, reine de Naples et comtesse de Provence, se mettent en place bien avant sa naissance. Elle descend en ligne paternelle directe de ce conquérant méconnu que fût Charles 1er d’Anjou (1226-1285), ancêtre-fondateur de la lignée des « angevins de Naples » dont la présence effective sur le trône napolitain prend fin en 1382, précisément avec la mort de Jeanne. [2]
Frère de saint Louis et son compagnon lors de la septième croisade, Charles acquiert le comté de Provence en 1 246 par son mariage avec Béatrice de Provence. En 1266 le Pape lui concède le royaume de Naples et de Sicile, jusque-là tenu par les empereurs romains-germaniques. Maître de la Provence et de l’Italie méridionale, champion de la papauté (parti gibelin) en conflit avec l’Empire et son réseau d’influence (parti guelfe), l’ambition de ce cadet de la lignée capétienne n’est pas satisfaite. Il vise la restauration de l’éphémère « Empire latin de Constantinople » conquis par les croisés en 1202-1204 (quatrième croisade) et perdu en 1261. [3]
Vers la fin de sa vie, ses possessions, ses fiefs et ses alliés encerclent l’objectif.


Le projet secret de Charles 1er d’Anjou.
(Cliquer sur le vert pour ouvrir le lien.)


Pour être le fait d’un homme exceptionnel, cette entreprise n’a rien d’une aventure isolée. Elle s’inscrit dans la politique de conquête du sud poursuivie par la couronne de France, depuis la croisade des Albigeois (entre 1208 et 1243) jusqu’aux guerres d’Italie entre 1494 et les années 1530. Elle est vécue, en Languedoc, en Provence, à Naples et en Sicile plus encore, comme une invasion « Française ».

Jeanne appartient à la quatrième génération des descendants de Charles 1er, le conquérant. Celui-là a fixé le cadre ; Charles II, son premier successeur fournira les acteurs ; le second, Robert, mettra en scène la carrière de sa petite-fille, Jeanne. Leur histoire est racontée en images dans la bible de Naples. Tentons de faire parler la direction des regards et les gestes des mains, la taille et la position des personnages qui indique leur position sociale.

Trois générations d'Angevins de Naples

En haut et au centre, Béatrice de Provence et Charles 1er, le couple fondateur. Charles couronne son fils aîné, Charles II, en présence de la cour. La qualité de successeur de Charles II est ainsi affirmée et reconnue, du vivant de son père. Béatrice, tournée vers ses fidèles Provençaux (reconnaissables à leur blason), appuie de sa main gauche le choix de son époux. Il n’y aura pas de problème de succession.

À l’étage médian figure le règne de Charles II dont la succession fait problème. Son épouse, Marie de Hongrie et lui même ne veulent pas entendre les récriminations qui s’expriment sur leur droite. Tous deux regardent du côté opposé et désignent de la main Robert, le grand-père de Jeanne. La couronne revenait à leur aîné qui y a renoncé pour entrer dans les ordres. (C’est saint Louis d’Anjou reconnaissable à sa mitre - il fut un temps évêque de Toulouse avant de rejoindre les franciscains- et son auréole.) Le choix de Robert est contesté par la famille du prince de Tarente, sur la droite du couple régnant. En compensation Charles II leur promettra que le comté de Provence leur reviendrait, si Robert mourrait sans héritier mâle.

En bas on trouve Robert d’Anjou et sa seconde épouse Sancia de Majorque. Celle-ci étend sa main en signe de protection, sur la tête des deux fillettes agenouillées : Jeanne et sa sœur Marie. Elles sont en deuil et présentées uniquement par leur mère, Marie de Valois. Leur père, fils unique du couple régnant, est mort. Il n’y a plus de petit personnage couronné aux côtés de Robert. Vingt ans se sont écoulés depuis son couronnement et la promesse faite aux Tarentes.
Pour ne pas la tenir, Robert poussera dans l’arène l’ainée des fillettes : Jeanne .


Avec le long règne du roi Robert (1309-1343) la lignée des angevins de Naples se fragilise. À l’inverse de ses prédécesseurs, géniteurs prolifiques (cinq enfants pour Charles I, neuf pour Charles II), lui n’a qu’un fils, Charles encore, qui meurt avant de devenir Charles III. Il laisse deux petites filles : Jeanne et Marie. Leur mère, Marie de Valois - nièce de Philippe le Bel, le « roi maudit » - ne lui survivra guère.

Jeanne héritière programmée
Voici les deux petites princesses orphelines (Jeanne a trois ans et Marie deux) et leur grand-père, le vieux roi Robert, dépourvu de toute descendance mâle. C’est l’impasse dynastique. Dans ce cas de figure l’usage et les mentalités voulaient que la couronne revienne à un proche parent du roi. [4]
Robert s’y refuse. Les Hongrie ? Trop guerriers et surtout trop puissants : le pape, suzerain du royaume, n’en voudrait pas. Les Tarente ? Hauts en titres et en prétentions mais petits de cœur et peu fiables. Les Duras ? Des cadets. Les deux précédents s’y opposeraient.

Il se résout donc à la politique de ses moyens. En 1330 il fait reconnaître en Jeanne la comtesse de Provence et la reine de Naples par une assemblée solennelle des grands du royaume, prélats et laïcs, des officiers et du peuple napolitain. Intronisation assortie d’un programme : Jeanne (4 ans) épousera André (3 ans), fils du roi de Hongrie. Un conseil de régence assurera le gouvernement du royaume jusqu’à la majorité des deux promis. L’essentiel n’est pas dit mais entendu de tous : protégée par la puissante Hongrie des ambitions contrecarrées des cousins Tarente et Duras, Jeanne aura un fils d’André et ce fils deviendra le prochain roi de Naples. En somme, Jeanne fera le pont dynastique entre son grand-père et son fils à naître. Sauver la dynastie et ses possessions, tel est le programme qu’il lui assigne et auquel elle se tiendra obstinément.
Une dizaine d’années plus tard il disposera par testament qu’André ne serait roi “qu’à titre fictif.” Dans l’intervalle se place le premier épisode obscur. Pourquoi ce roi qui voulut à toute force que sa petite fille règne sans partage ne lui fit-il donner aucune préparation à la direction d’un gouvernement ?
Ce que l’on connaît du personnage et des débats de l’époque permet de suggérer une réponse. Voir "La reine Jeanne de Robert : un Capricorne porteur de l’Âge de l’Esprit ?.


JPEG - 26.2 ko
Castelnuovo
Naples - sur le port.

Afin de bien signifier que sa succession ne faisait plus problème, Robert a installé les deux enfants au Castelnuovo, en plein cœur de Naples, l’un et l’autre dotés d’une « maison » royale. Autour d’eux sont réunis les cousins Tarente et Duras et des enfants des grandes familles napolitaines et provençales en charge de l’administration du royaume. Entourés par cette mini-cour les petits rois n’ont plus qu’à grandir.

JPEG - 270.1 ko
La reine Jeanne
Bible de Naples

Mais les enfants font plus que cela. Ils s’imprègnent des rancœurs de leurs familles respectives tout en gravitant tous autour de Jeanne, leur petite reine. Des amitiés et des jalousies s’installent. C’est là (à ce que je crois) dans l’ambiance vibrionnante de leur adolescence confinée, que les plus exaltés envisagèrent de libérer leur princesse de son promis mal-aimé, André.
Une douzaine d’années se passent ainsi. En janvier 1343 Jeanne et André sont solennellement mariés. Elle a 17 ans et lui 16.
À la veille du mariage le roi Robert décède. Son testament est alors rendu public et provoque la colère du clan hongrois. On se rappelle qu’il réduisait l’époux de Jeanne au statut de prince consort. Affront pour la famille royale d’Hongrie. Elle multiplie auprès du pape les ambassades réclamant le couronnement d’André.
Cependant, à Naples, les jeunes mariés se découvraient des affinités insoupçonnées et les manifestations de leur tendresse étonnaient leur entourage. On apprenait bientôt que Jeanne portait leur premier enfant. Les deux jeunes gens semblaient donc mener à bien le plan du roi Robert.

La guerre civile
On s’achemine ainsi vers l’été 1345 et l’événement crucial du règne : l’assassinat d’André.
Il eut lieu dans l’intimité du jeune couple, dans sa résidence d’été à Aversa, où ne les accompagnaient que les plus chers de leurs familiers. Meurtre entre parents et amis très proches, donc. Trop proches : la reine fut immédiatement soupçonnée d’être, sinon l’instigatrice du moins la bénéficiaire consentante du crime. De ce soupçon elle ne se débarrassera jamais tant il comporte de justifications. Cependant, on distingue à l’arrière-plan de l’assassinat « plusieurs conjurations tramées dans des milieux différents dont on ne sait laquelle a réussi." (G. Léonard*)
Plus que le meurtre, c’est le mode opératoire -atroce- et la mise en scène du cadavre qui ont frappé les esprits. Le choix du lieu (intime) et la sûreté du résultat (réprobation universelle) portent la marque d’un savoir-faire en matière de meurtre politique qui ne s’acquiert que dans les très grandes familles. Jeanne est atteinte dans ce qu’un gouvernant a de plus précieux et de plus fragile : sa dignité.

Dès le lendemain, les cousins Tarente et les cousins Duras sont à Aversa, armés en guerre et fortement escortés. Successeurs potentiels d’André et donc principaux bénéficiaires du crime, ils se posent en justiciers pour ne pas avoir à se justifier. Alliés dans ces circonstances exceptionnelles, ils vont désigner des coupables dans l’entourage immédiat de Jeanne ; on les fera parler sous la torture avant de les livrer au lynchage populaire. Ils stipendient des agitateurs, recrutés dans les réseaux guelfe et gibelin, qui dans tout le pays organisent émeutes et manifestations.
En quelque mois, tous les serviteurs et amis de Jeanne qui n’auront pas réussi à fuir seront ignominieusement torturés en public, leurs maisons pillées, leurs parents et serviteurs assassinés.
À l’exemple des Tarentes et des Duras, tout ce que le royaume compte de nobliaux et d’officiers royaux, sous couvert de justice multipliera meurtres et exactions. Premier des subalternes à entrer dans cette voie, l’Amiral Arthus, fait arrêter le chambellan de Castelnuovo. En privé il lui fait couper la langue. Précaution indispensable, car cet homme n’ignorait pas que le fils Arthus, Bertrand, était dans la cour juvénile de Jeanne son amoureux le plus éperdu, et par conséquent un assassin très plausible. Langue tronquée, on le torture ensuite en public aux tenailles ardentes jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Exemple suivi de mille autres mises à mort. Ainsi le crime initial engendre-t-il en quelque mois une multitude de crimes adjacents. La haine et la peur, ces deux mamelles de la folie collective, envahissent les esprits et nourrissent une guerre civile qui désole tout le royaume.

C’est donc au moment où le plan du roi Robert était sur le point d’aboutir, quelques mois avant la naissance du petit roi tant attendu, que le programme capote. Que s’est-il passé ? (Que peut-il s’être passé ?)


Le détraquement du programme


À Noël 1345 Jeanne donne naissance à un beau garçon, bien constitué, que l’on prénommera Charles Martel. Si Dieu lui prête vie, à sa majorité cet enfant deviendra roi de Naples. Quant à Jeanne, doublement légitimée, par le testament de son grand-père et par le roi qu’elle vient de donner à la dynastie angevine, elle pourrait régner en paix si le meurtre d’André n’occupait tout l’espace politique. Son frère Louis, roi de Hongrie, réclame justice et rêve de vengence. Las d’attendre les résultats d’une enquête pontificale qui n’avance pas, au printemps 1347, il cantonne l’avant-garde de son armée dans les Abruzzes, à 150 kilomètres à vol d’oiseau de Naples et menace de venir lui-même punir les coupables, au premier rang desquels il place la reine.

La fuite en Provence

Épuisée, Jeanne se rapproche alors des Tarente. En août de la même année, elle épouse son cousin, Louis de Tarente, sans attendre la dispense pontificale qu’impose leur parenté.
Fin décembre 1347 le roi de Hongrie à la tête de son armée entreprend posément sa descente sur Naples. Le 15 janvier suivant, Louis de Tarente tente de l’arrêter. Il est tout de suite culbuté et s’enfuit.
La veille, pressentant la défaite, Jeanne s’est enfuie elle aussi, sur une galère marseillaise à son service. Elle va se réfugier dans son comté de Provence et y chercher le secours de ses gens et surtout du pape Clément VI en Avignon.

Trois mois lui seront nécessaires pour atteindre Avignon, en passant par Marseille où elle est reçue chaleureusement puis Aix, où l’aristocratie baronniale ne libère sa route qu’en échange de libéralités consistante.
Clément VI l’accueille avec tous les honneurs dus à son rang, signifiant ainsi dès l’abord, qu’il reçoit la reine légitime de Naples. Ce pape est un bénédictin attentif à la vie telle qu’elle va. Jeanne le rejoindra aisément sur ce terrain et leur entente sera complète. Elle a dû se remarier avec son cousin (dont elle est manifestement enceinte) ? Il accorde la dispense. Son royaume est envahi ? Il lui remet 80 000 florins en échange de ses droits féodaux sur Avignon. (En fait pour soutenir, sans que la chose soit dite, l’effort de guerre de Jeanne contre la très chrétienne Hongrie).
Il éprouvera plus de difficulté à laver Jeanne du soupçon de complicité dans le meurtre d’André. Une commission d’enquête chargée d’éclairer la décision pontificale n’innocentera pas Jeanne mais lui accordera de larges circonstances atténuantes compte tenu « des enchantements et des sorcelleries dont sa fragile nature féminine n’avait pas su ni pu se défendre ». Ce que considérant le pape lui accordera son absolution. Des attendus machistes au secours d’une femme feront ricaner. Mais ne nous leurrons pas, l’important est dans l’absolution. À un meurtre éminemment politique le pape répond par une absolution éminemment politique. Signal très fort à destination du roi de Hongrie : sa guerre n’est plus justifiée moralement. Il doit donc y mettre fin.


La reine Jeanne du pape


Les négociations se sont étalées sur deux mois. En juin Jeanne accouchera d’une petite Françoise. Cette naissance quelque peu teintée d’illégitimité (puisque la conception précède la dispense pontificale) pourrait être à l’origine de la légende de l’accouchement secret au château de Salignac.
Un mois plus tard, en juillet, Jeanne et sa suite regagnent le royaume de Naples, toujours tenu par les Hongrois. Le séjour de la reine en Provence n’aura duré que six mois et il n’y en aura pas d’autre. Cette reine est napolitaine de corps et de cœur.

La femme-lion

JPEG - 37.3 ko
Femme-lion
Léonor Fini

Partie coupable et acculée, Jeanne revient triomphante, femme-lionne comme écrit la mystique sainte Brigitte de Suède dans ses visions oraculaires
« Ô femme-lionne, je t’apporte du sang, prends-le et répands-le.
Ô femme-lionne, je t’apporte du feu, toi qui a la nature du feu. »

Le sang et le feu sont plutôt derrière elle, le royaume s’étant apaisé, mais le voyage en Provence donne à voir comment la princesse futile est devenue en quelques mois femme-lion. À peine âgée de 22 ans, déjà veuve, (et veuve-assassine ?), mère du roi de Naples, elle affronte les périls de la guerre civile en Italie, les périls de mer (quinze jours de navigation éprouvante pour aller de Naples à Hyères) ; elle affronte les nobles factieux d’Aix (ils ont emprisonné sa suite et l’ont assignée à résidence pour faire pression sur elle) ; elle traverse des villes ravagées par une épidémie de peste qui tuera la moitié de la population. Tout cela en menant à terme une grossesse elle aussi périlleuse (femme grosse a un pied dans la fosse disait le proverbe).
Robuste de corps et d’âme, elle poursuivra sur la même lancée. L’ignoble Louis de Tarente l’isole, lui vole les cachets royaux pour commettre des faux ; il la bat "comme une ribaude" écrivent les chroniqueurs, "que c’en est une honte pour la couronne." Rien n’y fait. Après dix années d’épreuves infernales qui auraient eu raison de tout autre qu’elle, il décède dans une débauche de contritions conforme à ce qu’à l’époque on qualifiait de "bonne mort". "Tout est à Jeanne", confesse-t-il, "rien ne m’appartient."
Elle l’enterre pieusement et reprend la main.
Elle perd ses deux enfants. Charles Martel, enlevé par son oncle Louis de Hongrie, meurt dans son enfance à Buda, aujourd’hui Budapest. Françoise l’a précédé qui n’a pas dépassé sa première année. Elle n’aura pas d’autres enfants.
Elle régnera encore 34 ans, jusqu’en 1382, toujours contestée par sa propre famille, faisant toujours preuve « d’une capacité naturelle à surmonter de la manière la plus imprévisible les circonstances les plus défavorables, et dotée en outre d’une réelle humanité ». [5] Elle survivra à ses maris abusifs et à ses alliés-ennemis, les Tarente.
Pour l’abattre il faudra l’assassiner à son tour.

Ici s’achève cette histoire de la jeune Jeanne 1ère, reine du royaume de Naples et comtesse de Provence. Pour être roi elle ne fit pas le pont dynastique. Probablement ne fit-elle pas non plus ce pont, là sur le Vançon.

Mais elle fit des cadeaux bien plus considérables à ses gens. Aux Napolitains, colonisés depuis des siècles, elle offrit la première reine issue de leur peuple et lui appartenant. [6] De naissance, de culture et de mœurs elle est napolitaine et, à ce titre, demeure chère au cœur de ses compatriotes.
La Provence, un peu abandonnée depuis la fin de l’empire romain, se trouve grâce à elle promue au rang de royaume. Mistral en tête et Paul Arène à Sisteron, bientôt suivis de bien des Provençaux l’assurent : elle est reine parce que nous peuplions un royaume, au bèou tèm de la bono rèino Jano. Action oratoire décisive dont le succès ne se dément pas comme en témoigne un titre récent de la revue du conseil régional : « Jeanne, douce reine de Provence ». [7]



Repères bibliographiques

- Jeanne de Naples et le Grand Schisme d’Occident, Christiane Gil, Ed. Le sémaphore, 2001. (95 pages alertes )

- La reine Jeanne, comtesse de Provence, Dominique Pardilhe, Perrin, 1997. (Un récit historique de 200 pages environ).

- Les angevins de Naples, Emile-Georges Léonard, PUF 1954.
(Plus de 500 pages, des cartes , des généalogies, la référence.)

- Marseille et ses rois de Naples, la diagonale angevine 1265-1382, Archives municipales de Marseille, Édisud, 1988.

- Les ponts monuments historiques, Marcel Prade, 1988.

Repères topographiques

JPEG - 143.8 ko
Source : géoportail.fr

- Carte : IGN, ET 3340, Dignes, Sisteron, Les Mées.

- Itinéraire de retour en boucle :
Au delà du Champ de la plate, continuer par la même piste forestière. Elle descend le vallon de la Grande Combe jusqu’à un gué à proximité d’une source à l’eau goûteuse. Prendre alors, à main droite, une autre piste forestière qui remonte plein nord, dans des terres argileuses, rouge-sang. Elle disparaît en vue de saint Symphorien. On emprunte alors des sentiers évanescents, coupés de roubines, pour retrouver le village à l’estime. (Un balisage jaune, présent au départ de la piste, s’avère très lacunaire).

Suggestions

- Camping et Gite : La Charagne, M. et Mme Merlier. 04200 - Entrepierres. Tel 04 92 61 33 68
http://www.autre-provence.com/charagne/
- Les demoiselles de Provence, roman historique de Patrick de Carolis, (Plon, 2005). Le chapitre 9 est consacré au mariage de Charles I d’Anjou avec Béatrice de Provence, héritière du comté. Les chapitres 18 et 19 racontent (entre autres) les préparatifs de l’expédition, la conquête de l’Italie du sud, l’installation, le massacre des Vêpres siciliennes qui mettra un terme à la présence Française en Sicile.
- Dans la célèbre série Les Rois maudits de Maurice Druon : Les rois maudits 2, La reine étranglée (Poche, 1970). Les notes historiques comportent des précisions sur la maison d’Anjou-Sicile.

- La Rèino Jano, drame en vers de Frédéric Mistral, texte Provençal-Français, en ligne sur le site de la BNF

Christian Bonnet

P.-S.

Pour publier une contribution (avis, rectifications, compléments etc.) cliquer sur la commande en vert " Réagir à cet article", ci-dessous.

Notes

[1Le thème de l’enfant cuisiné en pâté ou en sauce vient peut-être d’un fond napolitain. Malaparte raconte un épisode similaire dans Le dîner du général Cork*. (Malaparte, La peau, Folio 502). Veronique Boyer me signale une référence classique : Titus Andronicus de Shakespeare, la pièce la plus effroyable qu’il ait écrite. Dans cette pièce, Démétrius et Chiron sont servis en festin à leur mère, Tamora (acte V scène 3 ).

[2Néanmoins le titre sera porté jusque par le bon roi René, mort en 1480, et son épouse, Jeanne de Laval, seconde Reine Jeanne de l’histoire provençale, que l’on confond volontiers avec celle qui nous occupe ici.

[3Autres dénominations : Empire latin d’Orient et Royaume de Constantinople. À ne pas confondre avec l’Empire latin du Levant situé entre Jérusalem et Antioche. ( Atlas historique du monde méditerranéen*, carte p. 43)

[4La décision de principe d’exclure les femmes de la couronne avait été prise en France, en 1315, pour régler le problème de la succession de Louis X le Hutin. C’est égalemment une question d’héritage de la couronne par les femmes qui provoqua la guerre de Cent ans, à partir de 1345. Pour règler ce problème réccurent un chroniqueur proposa une référence discutable à la “loi salique” du haut Moyen Âge.

[5Professore Giuseppe Galasso de l’université de Naples, article « Gli angioini di Napoli nella storia (...) dans Marseille et ses rois de Naples*, page 39.

[6Prof. G. Galasso, id.

[7Notre région, Mars-avril 98. L’article traite de Jeanne de Laval, épouse du bon roi René et non de Jeanne 1ère. Un siècle les sépare et toutes deux furent comtesses de Provence. Faï tira, dans la mémoire provençale les deux comtesses ne font qu’une Reine de Provence.

3 Messages

  • Le pont de la reine Jeanne , par Christiane Bonnet La Réunion
    Le 2 avril 2006 à 17:22

    Présentation très séduisante :
    °la balade elle-même :description de l ’itinéraire incitative et photos variées qui donnent envie d’aller voir....

    °l ’ histoire : passionnante ,quelle héroïne ! l ’iconographie participe à cette nouvelle connaissance.Ce pont désormais ne peut plus être regardé comme simplement un élément du paysage : c’est assez émouvant finalement ....

    °mais un petit regret (peut-être que je n ’ai pas su me débrouiller ) : quelques informations simples sur les méthodes de construction ect...y en a-t-il d’autres semblables dans la région ?

  • Le pont de la reine Jeanne , par charly
    Le 5 avril 2006 à 00:35

    c’est beau et intelligent, donc rare ! la tête est contente et donne envie aux jambes de s’agiter : que demander de mieux ?

  • Les ponts de la reine Jeanne , par P’tit Louis de Toulon
    Le 25 novembre 2006 à 00:23

    Salut Christian, c’est la première fois que je m’inscris sur notre site mmm, j’y ai vu ton lien, je l’ai parcouru avec grand intérêt mais vu l’heure je verrai la Reine Jeanne plus tard et fouler le pont qui lui est dédié aussi.
    Amicalement

Site réalisé avec SPIP | Squelette BeeSpip