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Accueil > Balades > Les enchantements de Ganagobie

Alpes de Haute Provence. Entre Manosque et Sisteron.

Les enchantements de Ganagobie

Ganagobie, coté Durance.

Longeant le lit de la Durance et le dominant de 350 mètres, le plateau de Ganagobie présente les dispositions d’un podium, une scène théâtrale, que souligne le nom médiéval du lieu : podio Ganagobie. Depuis plus de mille ans un prieuré bénédictin* s’accroche à son rebord occidental.

Comme l’espace du théâtre classique, celui du plateau se scinde en deux parties. Coté Durance (photographié ci-dessus), le « pays habité », conquis par le christianisme, contemple la vallée et abrite le prieuré. Une chênaie occupe le côté opposé. Les anciens le nommaient « pays vide », dénomination fallacieuse sous laquelle ils camouflaient ce qu’ils savaient bien, à savoir que les puissances naturelles des premières religions l’occupaient toujours.
Cette balade nous mènera du pays vide au pays chrétien, au départ du parc de stationnement, à la pointe sud du plateau (à gauche sur la photo).

Aujourd’hui modeste et isolé, le prieuré de Ganagobie constituait à l’époque de sa création, vers l’an mil, un pôle de vie, spirituelle bien sur, mais aussi artistique, économique et culturelle. Il le devait à son rattachement précoce à l’abbaye de Cluny, par lequel il était partie prenante d’une superpuissance religieuse autonome, entretenant des relations avec toute l’Europe. Il bénéficiait pour cela d’une position privilégiée à proximité de la voie Domitienne, au Moyen-Âge encore la route « la plus courte et la plus sûre » (avis de Strabon) entre d’une part, Arles puis le Languedoc et l’Espagne, et d’autre part Turin puis Rome, par le col du Montgenèvre.


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Guide Touristique
Provence Web

Voir première page du plan.

Depuis l’autoroute des Alpes (A 51), sortir à Peyruis et traverser le village en direction du sud. Après 4 Km prendre à droite l’étroite D. 30 zigzaguant à l’assaut du plateau. Laisser à main gauche la direction de Lurs qui emprunte le tracé de l’antique voie Domitienne et poursuivre jusqu’au parc de stationnement.

Le monastère ne se visite pas. L’église n’est ouverte aux visiteurs que de 15 h à 17 h. On peut par contre assister aux sept offices journaliers comme le veut la tradition bénédictine.


- (1) Les numéros correspondent à ceux que l’on trouvera sur la seconde page du plan.

Sitôt descendu de voiture, le visiteur s’approchera de l’abrupt côté Durance. Il s’y sentira haut dans le ciel, et très loin dans le temps. Il y a vingt cinq millions d’années la plaine de la Durance, les pays de Forcalquier et de Digne, étaient recouverts par une mer que le plateau de Ganagobie domine aujourd’hui de très haut.

Ensuite, il gagnera la forêt sur le bord opposé, à main gauche en regardant dans la direction (fléchée) du prieuré. Un discret balisage jaune commence sur le parking et, longeant l’abrupt du plateau, se dirige au nord, vers les ruines de Villevieille.
On sera jusque-là en compagnie d’un taillis de chênes verts qui signent le proche paysage et qu’en langage forestier on nomme yeuse.


À gauche, la yeuseraie dans le pays vide

Dans la vaste famille des chênes l’yeuse se distingue par ses petites feuilles caoutchouteuses et griffues qui ne succombent pas à la mort hivernale. Elle peut dépasser la dizaine de mètres

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Grande yeuse - Ganagobie
Photo. C. B.

mais elle revêt souvent l’aspect d’un arbuste noiraud et buissonnant. C’est le chêne caractéristique de la forêt méditerranéenne, d’où il a presque complètement disparu, victime des défrichements et de la surexploitation. Depuis le temps des romains jusqu’au XIXe siècle, l’yeuse tint lieu de charbon et de pétrole. En outre, on la dépeçait pour les besoins des tanneries, et ses glandées donnent son goût particulier à la charcuterie corse. « Comme dans le cochon, tout est bon dans le chêne ! » écrit Josiane Ubaud [1]. En sorte que, des yeuseraies qui couvraient tout le pourtour de la Méditerranée, ne subsistent que quelques lambeaux.
L’yeuse est une parente végétale de l’androgyne primordial, ancêtre mythique de l’humanité. Elle porte des semences mâles et femelles et n’a besoin d’aucun concours, aucun partenaire pour se reproduire. Observés de près, ses petits glands évocateurs vous en convaincront...

Chaque yeuse se perpétue donc dans sa propre descendance ; sous la nouvelle tige c’est la même vie opiniâtre qui suit son cours.
Son antique puissance est toujours intacte : vous pouvez vérifier, vous ne serez pas le seul. Avisez une yeuse avenante avec un giron confortable. Il en reste peu, mais on en trouve à proximité de la prochaine halte. Approchez-vous respectueusement et offrez-lui un petit quelque chose à vous. Si l’on veut recevoir il faut savoir donner, c’est bien connu. Vous pourrez ensuite faire un pas de plus vers l’intimité. Collez contre son tronc votre dos et la paume de vos mains, fermez les yeux, écoutez. Écoutez attentivement. Les Grecs entendaient les oracles de cette arbre ; sans doute avaient-ils « des oreilles pour entendre » car elle n’a qu’une petite voix quand souffle la brise. Du moins sentirez-vous sa chaleur vous gagner. Certains voudront l’enlacer. Elle n’a pas la peau douce mais si le cœur vous en dit, pourquoi pas ? Prudence cependant mesdemoiselles, mesdames : cet accouplement était réputé favorable aux grossesses...


- (2)
On arrive à l’ancienne « carrière de meules » (panonceau) où l’on pourra examiner la croûte de molasse tapissant le plateau. C’est un conglomérat de coquillages, formé au fond de la mer initiale et exhaussé avec le plateau. De là, une large allée ramène à l’abbaye, vers l’est, à main droite.
Vers l’ouest, belles échappées de vue sur les vallons boisés et la montagne de Lure, montagne sacrée des Gaulois. À une quinzaine de kilomètres d’ici, près du village de Lardier, on a découvert dans les années 60, un sanctuaire très fréquenté, qualifié de « Lourdes gaulois ».

Poursuivre par le même sentier...

Silence. Les touristes se sont écartés par la large allée centrale.

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Cliquer sur la vignette.

Végétation inhabituelle, litière brune trouée d’affleurement de roche grisâtre, il y a dans cette forêt quelque chose d’étrange qui tient le promeneur en alerte.

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C’est que le voici seul dans le pays vide et donc sauvage, le saltus des anciens. Qui plus est, dans la partie gauche du plateau. Gauche, senestre - sinistre, c’est la part de la création que Dieu abandonna au diable. Dieu ne place jamais personne à sa gauche, les textes sacrés l’indiquent clairement. Les gens du Moyen-Âge se comportaient comme les touristes d’aujourd’hui : sauf obligation ils ne fréquentaient pas ces parages. Ils restaient de l’autre côté, à droite dans l’œcuménie, le pays habité.

L’étonnant dans ce pays réputé vide, c’est qu’on y devine une énorme activité, dissimulée mais bien sensible. C’est l’usine sylvestre qui tourne à plein régime, branchée sur l’énergie solaire. Les arbres pompent en dessous l’eau et les minéraux de la terre, ils les mèlent aux ingrédients fabriqués en dessus par leur feuillage. Et ils élaborent ainsi le suc nutritif du vivant végétal. Lequel alimente le vivant animal, puis finalement l’omnivore animal humain.
L’arbre est un transformateur : il fabrique du vivant à partir d’éléments non-vivants. C’est le générateur du vivant qu’adoraient les Gaulois.

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Le processus fonctionne aussi en sens inverse : feuilles, bois morts et cadavres, décomposés par les éléments, grignotés par une foultitude de bestioles goulues, dégénèrent en humus puis retournent à la terre dont ils sont issus.


- (3) En 10 minutes on atteint le lieux-dit « fontaine aux oiseaux » ( panonceau ) dénomination parfaite pour évoquer dieux, diables et saints qui se sont succédés ici.


On n’imagine pas le grand-œuvre dont nous parlions tantôt, dépourvu d’intelligences. Sylvains, faunes délirants et nymphes farouches des Romains, forces naturelles gouvernées par le Sucellos gaulois, plus tard les fées, filles des Tri Fata, suivis d’une foule de petits esprits folâtres, tous résidaient en forêt. Tous redoutables, prodigues en sortilèges, funestes ou secourables selon l’humeur, ils se transformèrent à chaque nouvelle page de l’histoire.

Au temps des romains, le culte de Sucellos était très répandu dans toutes les couches de la société gauloise. Cette divinité protectrice et bienveillante fut camouflée sous le vocable de Sylvain, dieu romain des forêts. Néanmoins, Sucellos conservait dans cette posture ses attributs caractéristiques : le chaudron de résurrection, et le maillet au très long manche tels que ceux du Sucellos retrouvé non loin d’ici, à Orpierre ou celui du Musée des Antiquités Nationales à St Germain, ci-contre.
Sucellus_MAN_St_Germain.jpg
Maillet qui n’est pas une arme mais l’insigne de son pouvoir supérieur : par contact avec une extrémité il fait passer les vivants de vie à trépas, et par l’autre extrémité il les ressuscite dans l’Au-delà. Sucellos est « celui qui frappe fort » (et bien), dieu de la bonne mort et passeur d’âme. En somme, il réalise sur le mode fulgureux et magique qui n’appartient qu’à lui, le lent, long, sourd travail de dégénération-régénération accompli dans la sylve.

Dès l’aube du christianisme, saint Augustin diabolisa faunes et sylvains. Cependant, jusque vers l’an mil l’idée n’eut guère de succès chez les clercs ; quant aux paysans, ils s’accommodaient sans peine de leurs petits diables familiers, puissants mais craintifs et surtout benêts. On ne compte plus les légendes où le paysan madré berne le diable par un contrat astucieux. Donnes moi une belle récolte, je t’en remettrai la moitié propose celui-ci. Marché conclu. Le blé lève, magnifique. Le paysan fauche et serre le tout dans sa grange. Au diable qui réclame sa part il rétorque : j’ai pris la moitié du dessus, mais je te laisse la moitié du dessous ! Ce diable n’est pas mauvais perdant. Tu m’as eu admet-il, mais on va recommencer et cette fois c’est moi qui prendrai la moitié du dessus. D’accord dit le paysan. Et il sème des raves.

Le paysage change radicalement à partir du XIIe siècle. Le peuple décousu des diables locaux s’organise et se hiérarchise, à l’exacte mesure de la centralisation des pouvoirs autour du Roi et de l’Église. À l’essor de la majesté royale qui mate les chefs de guerre féodaux, correspond celui de la majesté satanique. Mais il ne s’agit plus d’une métaphore : le diable est désormais un mutant capable de prendre corps. Un corps séduisant d’incube mâle ou de succube femelle. [2]. Séduisant mais stérile. C’est pourquoi, savez vous, dans ces rêves délicieux que nous connaissons tous, elles viennent, tendres jeunes filles, nous pomper le nécessaire avec quoi, avenants jouvençaux, ils engrossent nos compagnes durant leur sommeil.
Nous redoutions les intempéries, les sortilèges, les épidémies, les exactions seigneuriales. Nous avons maintenant peur de notre ventre, du fruit de La Bête dans notre ventre.


- (4) Laisser à main gauche le chemin descendant vers Ganagobie-village, et rester sur le plateau en suivant toujours le tracé jaune, jusqu’à buter sur un rempart inattendu.

Villevieille - le rempart

Il barre le plateau de part en part, protégeant ainsi les ruines de Villevieille. Ce village ne fut occupé que sporadiquement, d’abord vers l’an 1000, pendant les terribles guerres locales consécutives à l’effondrement de l’empire carolingien, puis de nouveau aux XIIe et XIIIe siècles, période faste du monastère. Nous voici en pays chrétien, mais relictuel comme la yeuseraie, les chrétiens ayant déserté ces lieux pour descendre dans la vallée où ils bâtirent les actuels villages de Lurs, Peyruis et les autres.

Hors balisage, on peut suivre le sentier, à gauche du rempart. Il mène à l’extrémité nord du plateau, sur une proue rocheuse d’où la vue est impressionnante.

Par le sentier emprunté à l’aller,retourner jusqu’au rempart. Tourner à gauche, longer le rempart jusqu’à passer devant la poterne. Une vingtaine de mètres après, prendre à droite la large allée qui repart vers le sud. Elle fait frontière entre les parties vides et habitées du plateau


À droite, N. D. de Ganagobie adossée sur le ciel

- (5)On arrive enfin à l’église N. D. de Ganagobie adossée sur le ciel.
On aimerait en faire le tour comme il se doit. Mais on ne pourra pas, gardée qu’elle est, d’un côté par le cloître fermé au public, de l’autre par l’abrupt du plateau. Ici on n’erre plus hors chemin. On s’approche donc par le sens obligé de l’allée empierrée qui canalise le regard et le pas vers le portail, et au delà, par l’unique nef, vers le chœur pavé de mosaïques.
Le visiteur passant le seuil sous les pieds pendants des apôtres, eux-mêmes sous les pieds pendants du Christ en gloire, percevra qu’il entre dans La Voie.

Quelle voie demande l’innocent ? S’il veut bien s’arrêter sur le seuil et ouvrir les oreilles de son cœur, comme l’y invite le Saint Benoît des Bénédictin, il entendra la réponse de la nef. Comme un bateau renversé naviguant sur le ciel Le Ciel, elle vogue droit vers un matin Matin Promis, emportant ceux qui choisissent d’embarquer. Sur ce programme le tympan en dit plus : nous le lirons en sortant.

Une mosaïque en tapis, horizontale

La majestueuse austérité de l’intérieur n’a pas été voulue de ses concepteurs. Elle est l’œuvre des tailleurs de pierre provençaux fidèles à la manière romaine, du temps et des restaurations successives. On sait que les clunisiens misaient sur l’art pour ouvrir à Dieu le cœur des fidèles. Ils ornaient leurs églises de peintures murales, de tapisseries, de voiles et de vitraux. De cet abondant décor ne subsiste aujourd’hui que le prodigieux pavement de mosaïques sur lequel le visiteur bute dans le transept.
Quel choc !

Toute une sauvagerie de griffons, satyre membré, faunes, sagittaire, éléphants harnachés, chevaliers en armes, dragons, sirènes-oiseaux, nœuds de Salomon, oiseaux griffus, gueules dentues ; le tout jeté dans le désordre et serti d’entrelacs celtiques. Après l’équilibre achevé du tympan puis de la nef, voici une œuvre venue d’ailleurs. Quel sens donner à sa présence incongrue ici ? Que font ces monstres ridicules, ces horribles beautés et ces belles horreurs ? accusait Saint Bernard, hérault de l’ascétique Cîteaux.

La question provoque deux réponses chez les spécialistes.
Une première école, démontre que les occupants des bestiaires médiévaux proviennent de la littérature antique ou des tissus et miniatures moyen-orientaux transmis par les arabes de Syrie et d’Espagne. Collationnés et diffusés par les monastères, ils illustrent une encyclopédie des connaissances et des récits historiques de l’époque. De fait, les motifs de notre mosaïque se retrouvent dans toute l’Europe du Nord. Il serait donc vain d’y chercher un message. Nos artistes, conclut Émile Mâle* ne pensaient pas toujours à instruire ; la plupart du temps ils ne cherchaient qu’à décorer.
Cependant, insistent les seconds, les commanditaires de l’œuvre avaient un programme, un discours en rapport avec le lieu et la vision mystique de la communauté monastique ; l’artiste ne faisait que l’illustrer. On devrait donc pouvoir décrypter ce programme, retrouver son sens.

Abandonnant ce débat, je voudrais inviter le visiteur à juger par lui-même.
Dressé contre le cordon qui lui interdit l’accès au pavement, il tend le cou mais perçoit mal les motifs de la mosaïque. Vus de prés ils sont trop grands, éloignés ils se déforment dans la plongée qu’impose son regard à hauteur humaine. Pour une bonne perception il lui faudra se contenter d’une photographie.
Diaboliques elles sont, ces mosaïques ! Le seul fait qu’elles échappent à l’œil nu, que pour les percevoir clairement il faille recourir au miroir photographique en est la preuve irréfutable. Et ces frises sans commencement ni fin dont le regard cherche en vain le sens ? Et cette impression d’étrangeté ressentie au premier abord, devant ce foutoir d’images sans queue ni tête, ne serait-ce pas le pressentiment du diabolique ? Le diabolique c’est ce qui perturbe l’ordre divin et obstrue l’intelligence humaine, cette étincelle de divin demeurée en nous. Voyez par exemple le faune bandant dans l’abside de gauche (où l’on a malencontreusement placé le Saint Sacrement).

Satyre - Ganagobie

C’est lui dit-on qui féconda une pieuse jeune fille. Ainsi naquit Merlin l’Enchanteur, un être double. Saint coté maternel, diable par son père ; hybride, comme le sont aussi les femmes-oiseau, les félins ailés que voici. Et les yeuses hermaphrodites rencontrées en forêt, abondamment pourvues de glands, glands-tétins, glands-de-verges.
Certes, ces terreurs sont aussi vieilles que l’humanité et la suivent partout où elle s’installe. Mais, je vous l’affirme, celles que voici devant vos pieds viennent directement de la forêt, de l’autre coté du plateau, le côté gauche, abandonné de Dieu.
Les artisans qui, dans les années 1120, réalisèrent la mosaïque auraient pu l’accrocher aux murs ou même au plafond ; ils savaient le faire. Ici, ils l’ont placée en tapis autour des autels dans un but évident : que le prêtre foule aux pieds démons et terreurs païennes, et même s’asseoit dessus pendant les pauses liturgiques.
Voulu ou non, voilà le message des mosaïques.

Saint Georges au dragon
À l’extrémité droite du transept, vers le sud lumineux, un panneau figure saint Georges au dragon, placé de ce côté-là comme un modèle susceptible d’illuminer la vie spirituelle du croyant.

Michel et Georges sont les saints militaires les plus célèbres de l’iconographie chrétienne. Tous deux sont représentés combattant le dragon. Mais c’est bien leur seul point commun.

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Saint Michel combat le dragon
D’après une minaiture du XVe siècle.
Source : http://vinz666.club.fr/Fr/Sommaire.htm

Michel combat à pied, toujours avec aisance et arborant parfois un demi-sourire. Ce n’est pas par manque de moyens qu’il n’a ni cheval ni armure, exposant aux griffes de La Bête ses jambes et ses bras nus. C’est qu’il n’a rien à voir avec les centaures carapaçonnés de la chevalerie médiévale ; il n’a rien d’animal et aucun besoin de concours animal.
Michel est un ange, et même le premier d’entre eux dans la tradition juive et chrétienne. Son nom signifierait « Tel que Dieu ». C’est dire que sa victoire sur l’ange déchu représenté par le dragon, est inéluctable, inscrite dans le plan divin. Michel est un être purement spirituel, le principe du Bien aux prises avec le principe du Mal. Et c’est dans les cieux que se déroule leur combat.
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Georges au contraire est un terrien. Son cheval et son dragon symbolisent les deux faces de l’animalité humaine qui se disputent son comportement. Tous trois forment une allégorie de l’ascèse que s’imposent le chevalier et le moine chrétien. C’est dire qu’au final Georges devient un héros totalement désincarné. Depuis le Ve siècle on le sait dépourvu d’existence historique et l’Église n’en a jamais fait mystère. Peu importe ! Il patronne les chevaliers, les cavaliers, les laboureurs et bien d’autres corporations du cheval ; les villes de Gênes, Venise, Barcelone ainsi que la couronne Anglaise se sont vouées à lui, parcequ’il représentait leur idéal. N’oublions pas, pour clore l’énumération, de mentionner son influence manifeste sur le Georges, actuel président des États Unis d’Amérique.

La Légende dorée nous rapporte sa vie et sa rencontre avec le dragon. Chrétien et néanmoins officier de l’armée romaine, Georges vint à passer par une ville de Libye terrorisée par un redoutable dragon. Celui-ci contraignait les habitants à lui livrer un tribut quotidien de deux jeunes gens tirés au sort. Ce jour-là, le sort étant tombé sur l’unique fille du roi, la malheureuse attendait sa fin à proximité de l’étang où résidait le monstre. ( Les dragons affectionnent les lieux humides et obscurs ).
Georges approche et s’inquiète des malheurs de la demoiselle en larmes :
Elle “Bon jeune homme tu as le cœur généreux et tu veux périr avec moi ! Je t’en supplie, enfuis-toi au plus vite ! ” [...]
Lui : “ Sois sans crainte, car au nom du Christ je te secourrai ! ”
Mais elle : “ Vaillant chevalier hâte-toi de te secourir toi-même, pour ne point périr avec moi ! C’est assez que je sois seule à périr ! ”
Et pendant qu’ils parlaient ainsi, le dragon souleva sa tête au dessus de l’étang. La jeune fille, toute tremblante, s’écria “ Fuis, cher seigneur, fuis au plus vite !"
Mais Georges [...] brandissant sa lance et se recommandant à Dieu »
engagea le combat et triompha sans difficulté de la Bête.

Voici la princesse délivrée du dragon mais toute énamourée. Hélas, nous ne sommes pas dans un conte... Ce Georges n’épouse pas. Il s’en va, solitaire sur son cheval, comme feront plus tard les poor lone home cow-boys. Ce type a d’autres projets : il fera martyr et entrera dans la légende.

Saint Georges - Ganagobie
Le voici donc à nos pieds ce saint Georges, bien lisible, épuré jusqu’au symbole.
La jeune fille disparaît car elle n’a pas de rôle à jouer dans cette scène. Restent Georges, son dragon et son cheval. Georges et le dragon jouent le rôle convenu : l’un pique l’autre. Le personnage important, c’est le cheval. Voyez comme il est clair (signe d’élection) et bien allant. C’est la bête du saint, son animalité domptée. Il la tient d’une main légère car il est si bien entraîné à la contrôler qu’il le fait sans effort. Aussi, cette main est-elle soulignée par une auréole. [3]
Porté par cette part éduquée de lui-même, saint Georges triomphe de son dragon intérieur, cet ennemi intime que nous abritons tous dans notre « cerveau reptilien ». Les neurologistes nous disent qu’il est mutique et que, face à autrui, il ne sait que fuir ou attaquer.

Quittant ces hauteurs rejoignons la princesse disparue. Jacques de Voragine* raconte que le dragon n’étant que légèrement blessé, s’attacha à la jeune fille et la suivait comme un toutou. L’aurait-elle apprivoisé ? C’est ce que nous suggère Ucello, un peintre florentin des débuts de la Renaissance, dans deux tableaux célèbres.

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Source :http://www.univ-montp3.fr/~pictura/

Durant les trois siècle écoulés entre le saint Georges des mosaïques et Ucello les temps ont bien changé. La princesse et son dragon sont maintenant les principaux personnages. Non seulement la princesse n’a plus besoin d’être sauvée mais, dans la version conservée à Londres, elle tient le dragon en laisse et semble l’offrir à l’assaillant.
Au second plan une grotte incongrue attire l’attention : domicile du dragon ? De la demoiselle ? Des deux ? Le spectateur s’interroge.

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Source :http://www.univ-montp3.fr/~pictura/

Dans la version de Paris, le dragon se bat pour elle !
Il est devenu vert - de la même verdeur que l’yeuse, notez bien - et, n’en doutez pas, c’est pour lui qu’elle prie. Il est sa bête-vive à elle, son dragon-dragueur, son attrape-chevalier ! Georges, qui ne sait rien faire d’autre, charge une fois encore. FADA ! La vaillante bête a déjà avalé ta lance et elle ne ralentit pas le pas. Encore une seconde et elle te gobe !
Le spectateur n’est pas dupe. Il comprend bien que c’est d’un tout autre assaut qu’il s’agit. Ce Georges galant ignore totalement l’ascèse des moines et des chevaliers médiévaux : il épousera. Il sera admis dans la grotte nuptiale où il fréquentera le dragon de sa princesse. Ils auront de nombreux enfants et répandront des flots de prospérité autour d’eux. [4]
(Ce petit épilogue nous enseigne qu’il ne faut pas désespérer du Georges de la Maison Blanche).

Sortons maintenant dans la lumière du jour finissant. Repassons sous le tympan, c’est l’heure choisie pour y lire le sens de La Voie dont nous parlions en entrant.

Un tympan sonnant, vertical.


Le tympan en position frontale et à bonne hauteur, s’offre à la lecture. Inspirée par l’Apocalypse de Jean (4 ; 1-11), sa facture est classique. On la retrouve à St Trophime d’Arles, à St Pierre de Moissac, à Chartres et dans bien d’autres lieux.
Un tympan c’est aussi une membrane, celle que nous avons dans l’oreille par exemple, ou la peau d’un tambour. Que sonne le tympan dans le corps de l’église l’Église ? Que veut-il sonner dans l’oreille du lecteur ? Réponse dépourvue d’ambiguïté : c’est le message du catholicisme triomphant des XIe et XIIe siècle, le programme que les théologiens de Cluny assignaient à la chrétienté. Son imagerie présente plusieurs possibilités de lecture. Risquons en une.

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En haut le Christ bénissant dans sa mandorle oblongue. Les quatre figures (le taureau, le lion, l’aigle et l’homme) représentent les quatre évangiles canoniques. Ils forment sa garde rapprochée, car ils sont Sa Promesse, la « bonne nouvelle ». Ils sont inscrits dans un triangle isocèle pointé vers le ciel Le Ciel. Sous la base du triangle et nettement séparé de lui, le linteau où figurent les douze disciples, devenus envoyés sur notre terre, apôtres.

Le Christ bénissant décolle, s’arrache à son humanité représentée par la mandorle, la coque ouverte de l’amande. (La carcasse du Christ, brisée durant La Passion, délivre son essence divine, comme la coque brisée de l’amande livre son fruit.) Son Ascension le ramène au Père qui l’a envoyé. Il va regagner Sa place dans La Trinité (Un seul Dieu en trois personnes comme un seul triangle en trois angles) où il siégera jusqu’à la fin des temps. Alors il reviendra pour juger les vivants et les morts. Les Vivants, ceux qui ont crû en Sa Parole, siégeront avec Lui dans une éternelle plénitude. C’est Sa Promesse, Le Livre qu’il tient de sa main gauche, serré sur son cœur.
Alignés sous ses pieds, les apôtres restent à terre pour répandre la bonne nouvelle. Ils désigneront leurs successeurs qui à leur tour désigneront les leurs, et ainsi de suite de génération en génération, la Promesse sera transmise jusqu’à bonne fin du projet divin.

Tout est pensé et réglé, comme un programme aérospatial. En symbolique romane on démontre en effet
1) qu’un seul Dieu en 3 (personnes) célébré par 4 (évangiles) donne 12 (apôtres) et,
2) que ce nombre 12 est la clé du succès, le grand Saint Augustin l’affirme : « Il y a 12 apôtres parce que l’Évangile devait être prêché aux 4 coins du monde au nom de La Trinité : or 4 fois 3 donnent 12. »
Cette démonstration expéditive fait sourire et c’est ce que reherchait Saint Augustin. Il l’employa au cours d’une dispute - un débat entre érudits - pour clore le bec d’un contradicteur. Mais le fait qu’elle soit employée et acceptée dans une docte assemblée illustre la conviction que partageaient les savants de cette époque : un ordre caché (mais accessible à l’intelligence humaine) préside à l’organisation de l’univers et à son devenir. Depuis l’antiquité et jusqu’aux premiers siècles de notre ère, les pythagoriciens traquèrent un architecte divin dans l’harmonie des nombres et des formes géométriques. Dans le même temps l’école platonicienne projetait le salut de l’humanité, non dans l’Au-delà mais sur cette terre, dans une cité politiquement parfaite. Elle enseignait comment distinguer l’apparence instable des choses de leur essence immuable. Sous son influence, les chrétiens acceptèrent (non sans mal) de reconnaître l’essence divine du Christ, cachée sous l’apparence humaine de Jésus.
Vers l’an mil, sciences et religion intimement mêlées, les plus grands esprits avaient assimilé les apports de la théologie juive, de la philosophie grecque et des mathématiques arabes. Ils étaient certains de détenir l’équation de l’univers. Au XIIe siècle, lorsque fut édifié le tympan, ils avaient traduit cette conviction en un programme pratique : souciez-vous de votre vie dans l’Au-delà, car il y a une vie dans l’Au-delà et vous n’y échapperez pas. Pensez-y bien.

Voilà sur quoi les moines de Cluny avaient bâti leur excellence et leur fortune. Dans les trois absides de l’église, à longueur de journées, ils chantaient des messes pour le repos de l’âme des chevaliers, leurs frères partis en Palestine conquérir la cité parfaite, la Jérusalem céleste. Et ils s’engageaient dans cette tache à perpétuité.
À perpétuité ? Dieu ou l’Histoire en décidèrent autrement. Le tympan n’était pas achevé que déjà une nouvelle sensibilité religieuse émergeait, plus attentive à la peine des corps vivants qu’à celle des âmes mortes. Vers le milieu du XIIIe siècle, l’utopie triomphale des clunisiens sera ouvertement contestée de l’intérieur et l’extérieur de l’Église. Deux siècles plus tard, il ne restera dans les ruines de l’orgueilleux prieuré, que quelques moines âgés, accablés par les ravages de l’époque. Ils hébergeront dans l’église, juste à l’envers du tympan, sur la tribune que l’on peut voir aujourd’hui encore, un saint né de la seule croyance populaire, au motif qu’il savait soigner le corps des enfants mourants... Il présente quelques affinités avec le Sucellos gaulois rencontré tantôt en forêt. Mais ceci est une autre histoire, nous en ferons le but d’une prochaine balade : Saint Transi ou Transit des bébés mourants

Offrons nous un petit enchantement avant de quitter le plateau. À droite en sortant de l’église, s’engager vers la Durance dans une allée bordée de grandes yeuses. Elle conduit à un calvaire d’où l’on découvrira un panorama... comment dire ? Où l’on est saisi par le sentiment d’habiter...

Regagnant enfin votre véhicule, ne manquez pas de cueillir un ou deux de ces glands équivoques de l’ yeuse. C’étaient des porte-bonheur réputés dans le temps, à garder sur soi ou à transformer en bijoux.


Christian Bonnet
Juillet 2005


- Repères topographiques
. Carte Michelin (série routières et touristiques) n° 245, pli n° 7 : 26 km au sud de Sisteron.
. Pour information : Carte au 1 : 25 000 de l’IGN : 3341 OT, Montagne de Lure, pli n° 9. (Si l’on suit l’itinéraire décrit cette carte n’a rien d’indispensable).
. Le nouveau tracé jaune ne passe plus dans la yeuseraie. Il la longe. C’est tant mieux pour les yeuses dont la reproduction était réduite par le piétinement ; c’est tant pis pour le promeneur qui peut cependant observer « l’usine sylvestre » sur sa droite. On retourne (de Villevieille à N. D. de Ganagobie) en suivant les balises d’un récent GR (un trait blanc + un trait rouge).
. L’itinéraire proposé compte environ 4 km avec un dénivelé inférieur à 100 m. On peut donc estimer entre une heure et une heure et demie de marche effective.

- Repères bibliographiques
. Ganagobie, mille ans d’histoire d’un monastère en Provence. Les Alpes de lumière, rééd. 2004.
. Abbaye N. D. de Ganagobie, éditions Gaud. (Brochure en vente à La boutique, à proximité de l’abbaye, ou par correspondance, ou via le site www.ndganagobie.com). Pour une somme modique on y trouvera de remarquables photographies, l’histoire de l’abbaye et, en troisième de couverture un plan du plateau qui peut être utile pour la balade.
. Yeuses et autres : http://erick.dronnet.free.fr/belles...
. Sur le(s) diable(s) et les peurs : Robert Muchembled, Une histoire du diable, Points-histoire, 2002.
Claude Seignolle : Le folklore de la Provence, 1980.
Jean Delumeau : La peur en Occident (XIVe - XVIIIe siècle), Fayard, 1978.
. Sur l’art roman : Émile Mâle, L’art religieux du XIIe siècle en France, Rééd 1998, Armand Colin (Chap. 9). Site www.romanes.com (plusieurs liens dans le texte). Site http://architecture.relig.free.fr/accueil.htm
. Jacques de Voragines (1230-1298) : La légende dorée. Deux éditions en format poche. (Saint Georges au 23 avril).

- Suggestions
. Sur la géologie des lieux : Réserve Naturelle Géologique de Haute-Provence, Musée Promenade, Parc St Benoît, 04005 Digne les bains. Tel : 04 92 36 70 70. Site : www.resgeol04.org.
. Un roman de Umberto Eco : Baudolino. (Le livre de poche). Après de multiples aventures, Baudolino parvient dans le royaume du mythique Prêtre Jean. Il y fréquente les êtres fabuleux qui peuplent la mosaïque de Ganagobie.
. Sur la religion gauloise : Musée de la Civilisation gallo-romaine. Lyon.
. Pour la bonne bouche :
. les confitures en vente à la boutique ;
. une auberge sympathique : Au faisan doré - Peyruis - RN 96, (quelques kilomètres au sud de l’embranchement de la D. 30 menant à Ganagobie). Tel : 04 92 68 00 51.

Voir en ligne : Site de la communauté bénédictine de Ganagobie

P.-S.

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Notes

[2Voir Muchenbled* p. 42 et http://fr.wikipedia.org/wiki/Succube

[3Plus prosaïquement, on peut y voir un bouclier.

[4Cette interprétation est totalement étrangère aux préoccupations d’Ucello (l’oiseau) qui ne cherchait sans doute qu’à faire une démonstration de perspective.

1 Message

  • > Les enchantements de Ganagobie. , par Christian Bonnet
    Le 23 mai 2005 à 11:17

    À propos de la yeuseraie,
    voir la contribution de Josiane Ubaud, publiée dans le forum en réaction à l’article saint Transi / Transit.

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