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Pont de la reine Jeanne, la guerre civile.

Le détraquement du programme

Les loups et le charme de Jeanne.

Les loups

Les événements prennent leur sens quelques années plus tôt, au moment où le roi Robert abandonne ses fonctions au Conseil de régence et, vêtu de bure, se retire dans une vie de prières pour préparer sa mort et le salut de son âme.
Dès lors les couteaux sont tirés. Les membres du Conseil de régence profitent de leur position éminente pour arrondir leurs biens sans souci pour le bien commun. Le royaume prospère et bien administré du roi Robert est bientôt à vau-l’eau et le jeune couple royal spolié. « Je suis vraiment alarmé, écrit Pétrarque, je vois deux agneaux exposés aux soins d’une multitude de loups. » [1]

L’innocente Jeanne, fraîchement issue de l’enceinte protectrice dressée par son grand-père, distribue ses libéralités à ses favoris. La famille de sa nourrice, les Cabannis, est particulièrement choyée. On sait que Sancia de Cabannis, sa sœur de lait, est son amie la plus chère. À cela rien d’extraordinaire, tous les princes font de même. Mais Jeanne n’a pas la manière et abuse naïvement de son pouvoir. De vieilles familles alliées se sentent lésées.

Des libéralités de la jeune reine et des malversations du Conseil de gérance, Clément VI, le pape nouvellement élu est averti. Il destitue le Conseil de régence et met le royaume et sa reine sous la tutelle de son légat, l’énergique Aimery de Chastelus. Celui-ci quittera Naples deux ans plus tard, (quelques mois avant l’assassinat d’André) sans avoir pu ramener l’ordre dans le royaume. On voit par là combien l’anarchie ambiante était favorable à une surenchère dramatique.

Le charme de Jeanne


"O, tout lou pensamen de ma folo primour / Ero aquest : éstre amado e regna per l’amour…"
Frédéric Mistral, La rèino Jano


Les mêmes événements, vus par Jeanne et ses compagnons de jeunesse prennent leur source dans la petite cour de Castelnuovo.
Vive, enjouée et sans doute jolie, Jeanne en est l’étoile, la star. À André son promis, elle préfère son cousin Robert de Tarente, spirituel et brillant. Elle a bien d’autres admirateurs sous son charme, dont Bertrand d’Arthus, amoureux extatique, et Enrico Caraciolo, meneur de la joyeuse bande des Napolitains, auquel elle demeurera tendrement attachée. Tous ont droit aux attentions nuancées de leur petite reine. Sauf André, très isolé dans cet univers méridional. Dans sa famille, les garçons ne peuvent être que guerriers héroïques à l’image du grand ancêtre, Charles Martel, vainqueur des Arabes à Poitiers en 732. Son entourage lui donne une éducation de preux chevalier et, quand les autres improvisent une mini-cour d’amour, lui commande une bataille de petits soldats. Il n’a pas de goût pour les distractions futiles de la petite cour. Dans leur adolescence Jeanne et ses fidèles brocardent cruellement le « barbare du Danube » et le poussent à des manifestations de dépit qui le ridiculisent.

Elle avait quatorze à quinze ans et ce mariage qui lui répugnait approchait. De là lui venaient des absences pensives que ses compagnons apprirent à reconnaître. Il y en eut plus d’un pour lui saisir furtivement les deux mains et lui souffler Nous te libérerons ou, plus énigmatique, Compte sur nous. Elle leur répondait d’un sourire retrouvé et n’avait jamais demandé d’explication. À cette époque elle rêvait d’une disparition extraordinaire d’André, un accident de chasse ou une sorte d’évaporation indolore. Quant à l’assassinat, ne l’ayant jamais envisagé elle ne l’avait pas interdit non plus.

Après leur mariage, André d’abord réservé, s’était vite révélé un amant succulent qu’elle aurait volontiers conservé dans une situation associant les conditions fixées par le grand-père et les siennes propres : régnant sur le corps royal mais non sur le royaume.
À presque vingt ans et les faits accomplis, Jeanne se sentait piégée comme un animal piégé.
Pourquoi des hommes à qui elle n’avait rien demandé s’ingéniaient-ils à réaliser ses désirs secrets ? Pouvoir de sorcière ? Et pourquoi cette réalisation venait-elle à contretemps, comme une punition ? Punition divine ? Pourtant, à 14 ou 15 ans, rêver d’épouser l’homme de son choix est-ce pécher ?
Ce corps cassé qui passa la journée, nu dans le jardin d’Aversa, c’était celui de son amant. Ce meurtre à main nue, celui que l’on destine à son pire ennemi pour qu’il souffre deux fois la mort qui lui est imposée, ce meurtre l’horrifiait.

Des circonstances du meurtre elle ne dira jamais un mot, ni pour se défendre ni pour accuser. Que voulez-vous qu’elle dise ? Le crime lui est tombé dessus. Cousins et alliés, tous gens qu’elle a aimés ou qui l’ont aimée dans leur enfance et leur adolescence confinée, connaissent les meurtriers et leurs mobiles, comme elle-même les connaît. Tous seront fidèles à l’omerta qui maintenant les lie. Omerta, non par respect d’une convention, mais parce que rien de ce qui peut être dit ne peut être compris par ceux qui n’ont pas vécu l’exquise et vénéneuse cour enfantine du Castelnuovo : André ils ont tous rêvé de le supprimer.
Les conséquences politiques de ce silence furent désastreuses. Il réduisit à l’impuissance le Grand Justicier mandaté par le pape pour rechercher les assassins et leurs complices "si haut placés qu’ils fussent". Bientôt la justice royale déclarait forfait. Autant dire qu’il n’y avait plus de règne.

Jeanne se terre dans son Castelnuovo. Elle ne pleure pas, ne reçoit pas, ne s’exprime pas. Elle vient de perdre ses proches les plus chers ; des amis l’ont trahie sans autre but que de manifester avec éclat qu’ils ne sont plus de ses amis. Le royaume sombre dans la folie collective.
Elle ne sait quels ordres donner pour faire cesser les désordres, et le saurait-elle qu’elle ne pourrait les faire exécuter, tant est sévère l’isolement dans lequel ses adversaires la tiennent. Ses illusions de princesse gâtée ont sombré, les siens sont en fuite ou morts. Deuil massif qui la laisse prostrée.

Elle se replie sur son ventre proéminent et interroge les contours que prend maintenant son destin. Ce ventre pointu et ses envies de viande lui disent qu’elle porte un garçon, les matrones en sont toutes convaincues. Jeanne reprend confiance. Elle a mené à bien la première partie du plan du roi Robert. La suite, elle se sent capable de l’assurer aussi, maintenant que la voilà seule aux gouvernes. Car, autant l’avouer simplement, si les assassins l’ont privée d’un amant succulent, ils l’ont du même coup débarrassé d’un mari en passe de devenir encombrant.
Les désordres qui ravagent le pays et l’isolement qu’elle souffre, elle sait les devoirs à ses cousins. Pour autant elle ne rompt pas avec eux. Au contraire, pour les rallier elle est prête à payer, de ses avoirs comme de sa personne. La famille c’est sacré.

P.-S.

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Notes

[1Cité par D. Pardilhe*

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