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Accueil > Balades > Le corps de Rossolina

Var, Les Arcs-sur-Argens, 17 Km au sud de Draguignan

Le corps de Rossolina

Au tournant des XIIIe et XIVe siècles vécut, sur le terroir des Arcs, une demoiselle de l’aristocratie provençale prénommée Rossolina. La prononciation provençale, RoussouLIneu, fait entendre que la demoiselle était rousse, détail qui prendra toute son importance le moment venu. Sans trop lui demander son avis, son père en fit une nonne cloîtrée. Respectueusement, elle passa donc l’essentiel de sa vie à l’abbaye de La Celle Roubaud, où elle mourut et fut mise en terre. 

Alors, son corps entra en résistance : refusant le sort commun, il demeura souple et frais pendant plusieurs siècles… Sans demander l’avis de personne, de Rossolina il fit une sainte. Aujourd’hui encore les pèlerins viennent se recueillir devant le corps saint exposé dans une chasse de verre.

Cette balade nous conduira des Arcs à l’ex-monastère de La Celle Roubaud et sa chapelle sainte Roseline. En chemin, on vous racontera l’histoire de Rossolina, de son corps imputrescible et de son culte. En prime, par une méthode audacieuse, on tentera de dévoiler comment une Roseline officiellement béatifiée fut substituée à la Rossolina historique.
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Eve de Gislebertus
Musée Rolin, Autun. Vers 1130. Source : http://www.wga.hu/index1.html

Itinéraire

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Guide Touristique
Provence Web

Entrer dans Les Arcs par le sud (D. 555), traverser le bourg, pour rejoindre un parc de stationnement en haut du village, au quartier médiéval du Parage. De là, on se dirigera à pied vers l’Est, par la D. 91. Pour éviter la circulation automobile et bénéficier d’un paysage ouvert, on la quitte très vite, pour suivre un itinéraire parallèle (approximativement), à droite (sud) de la voie ferrée. Durant la dernière portion du trajet on traverse des propriétés agricoles : s’y montrer discret et respectueux vous vaudra la reconnaissance de l’auteur et peut-être une grâce de sainte Roseline.
Informations complémentaires : voir les "Repères topographiques"
Temps de marche approximatif : moins d’une heure, sur terrain plat (aller).

Le peu que nous savons de Rossolina

Ce que fut la vie de Rossolina est à peu près complètement effacé par le travail du temps et des légendes. Par contre, la relique et le culte qui l’honore sont toujours présents.

La relique, ce corps entier exposé dans une chasse de verre à la piété des fidèles et la curiosité du passant, se trouve dans la chapelle. Les esprits forts crieront à la supercherie, les dévots au miracle. Eh bien, ils se trompent ! On sait depuis le XVIIIe siècle que, sous nos latitudes, la conservation spontanée des corps est possible dans des conditions spécifiques : le milieu doit être humide et anaérobie (sans oxygène), le corps plutôt replet. À ces conditions, peut se déclencher le processus décrit par la médecine légale sous le nom d’« adipocire ». Le corps conserve l’aspect d’un dormeur et les membres demeurent souples. La conservation spontanée des corps de Napoléon 1er et du pape Jean XXIII constitue deux cas célèbres et récents.


Des information complémentaires en suivant ce lien : La conservation naturelle des corps.


Mis en terre en 1329, le corps aurait été exhumé et transporté dans la chapelle en 1335 puis, dix ans plus tard, placé dans une chasse. Lors des deux translations suivantes, en 1657 puis en 1835, son bon état de conservation est mentionné au procès-verbal. Ainsi, le corps se serait conservé par ses moyens propres pendant cinq cents ans, jusqu’au premier tiers du XIXe siècle.
Signe des temps ? Ce siècle ne sera pas achevé quand des insectes nécrophages investissent la chasse et détériorent le corps. En 1894 une équipe de scientifiques italiens procède à une restauration. À l’issue de cette opération et compte tenu de la trentaine de reliques distribuées un peu partout dans le monde, aux maisons cartusiennes ( = de l’ordre des Chartreux) et à quelques paroisses, il ne reste plus beaucoup de chair propre à Rossolina dans le corps à nouveau exposé.
En 1994, nouvelle alerte. L’humidité envahissant la chasse, des taches apparaissent sur les pieds et les mains. Le Laboratoire d’anthropologie physique de Draguignan (CNRS) prend en charge les travaux de conservation et les accompagne d’une vaste étude scientifique rapportée par R. Boyer et G. Grévin*. Il en ressort que ce corps est bien celui d’une femme de 50 à 60 ans (les données historiques sont confirmées) mais qu’il n’est pas possible de le dater par la méthode du radiocarbone. Celle-ci s’avère inapplicable « le traitement effectué sur la relique en 1894 ayant provoqué une pollution irrémédiable. » On le regrette car les premières exhumations sont douteuses aux yeux des historiens, on le verra plus loin. Un doute demeure donc quant à l’identité de la relique, mais ce cas est banal et la vénération dont elle est l’objet depuis le XVIe siècle au moins n’est pas contestable.

Le culte n’est attesté que postérieurement à l’installation des Franciscains à La Celle Roubaud en 1504, soit deux siècles après le décés. Dans l’intervalle, les seuls éléments disponibles proviennent d’une « tradition » tardive et sujette à caution. Cependant, on ne peut rejeter en bloc les éléments qu’elle nous livre, sachant que «  l’incorruptibilité naturelle des corps a été longtemps tenue pour miraculeuse et plus particulièrement interprétée comme un signe irrécusable de sainteté. » (Boyer et Grévin*). Dès la première exhumation la réputation de sainteté fut probablement acquise et entraîna un culte local. Discret au début, il se développe avec les Franciscains, ralliant successivement les suffrages des Chartreux (chez qui Rossolina fut moniale) puis des Villeneuve, (famille paternelle de la sainte), puis enfin de la population locale. À telle enseigne que « quand arrive la Révolution, les Arcois ont si bien adoptée sainte Roseline qu’ils rachètent l’église mise en vente. Tandis que le couvent devient une grosse bastide viticole, les pèlerinages reprennent dans le sanctuaire rendu au culte sous l’appellation, conservée jusqu’à nos jours, de chapelle sainte Roseline. » (E. Sauze*)
Enfin, en 1851, sous le pontificat de Pie IX, le Vatican béatifie Rossolina, sous le vocable de Roseline. Nous reviendrons en fin de parcours sur cette substitution d’identité.

La vie de Rossolina que rapporte la « tradition » résiste mal à la critique historique, tant les mémorialistes ont accumulé d’incohérences. Ils ont antidaté sa naissance pour formater sa jeunesse sur un parcours classique de jeune Chartreuse ; sa tante Jeanne, qui aurait été la « première prieure de La Celle Roubaud » n’a laissé aucune trace dans les archives cartusiennes ; sa mère n’est pas issue de l’illustre famille des Sabran comme ils le prétendent, etc. Après une minutieuse enquête, Paulette Leclercq* dénonce un « guêpier historiographique »
Une fois rectifié ce qui peut l’être et éliminé les données douteuses, il ne nous reste plus grand-chose de sûr, Mgr Saxer, ecclésiastique éminent et historien reconnu le confirme :
« [Elle] naquit aux Arcs vers 1270, de Giraud II, seigneur du lieu, et d’Aigline, dont l’appartenance familiale est incertaine. Elle fut religieuse cartusienne, novice à Prébayon, professe à Bertaud, prieure à La Celle Roubaud dans son pays natal, où elle mourut le 17 janvier 1329 et fut enterrée. À ces données se limitent nos informations historiques sûres. Le reste est du domaine de la légende ou de l’hypothèse. »

Nous voici donc réduits aux conjectures.

À la recherche de Rossolina

Pour donner un peu de chair à l’histoire de Rossolina, nous pouvons recourir aux sources hagiographiques et historiques. Des premières nous extrairons, sinon les traits du personnage, du moins l’image que l’on a voulu en donner. Les secondes nous renseignent sur la vie des filles cloîtrées par convenance familiale. À ces deux sources, nous puiserons des matériaux pour une plausible biographie de Rossolina.
La lecture de cette partie n’est pas indispensable à la compréhension de ce qui suit. Le texte lié comporte, d’abord un déchiffrement hagiographique (La vie merveilleuse de Rossolina) ; puis des informations historiques sur la manière dont les nonnes de ce temps traitaient leur corps, les plus nombreuses soucieuses de le sustenter, les autres le martyrisant (Des filles encouventées). On verra enfin, comment ces dernières influencèrent durablement le sentiment religieux et… initièrent le mouvement féministe contemporain.


Pour lire cette partie, cliquer sur le lien : À la recherche de Rossolina


Visite de la chapelle

De dimensions modestes, pourvue d’une seule ouverture, la chapelle est éclairée à la lumière artificielle. S’ensuit une ambiance plus muséale que sacrée, encore renforcée par les nombreuses œuvres d’art exposées.
Nous en examinerons quelques unes, non pas sous l’angle esthétique mais d’un point de vue investigateur. Elles sont datées et nous renseignent sur l’état du culte de Rossolina au cours de l’histoire.

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Rétable de la Nativité
1541

Le retable de la Nativité daté de 1541, se trouve à droite de l’entrée. Les donateurs, Claude de Villeneuve et son épouse Isabelle de Feltre, la belle Génoise, sont agenouillés au second plan, de part et d’autre du couple Marie-Joseph. Rossolina y figure-t-elle ? Non disent les uns, ce qui prouve que deux siècles environ après son décès, son culte n’avait pas encore convaincu ses proches. Mais si rétorquent les autres. Ils la trouvent devant les enfants (les enfants des donateurs ou des angelots ?), penchée sur l’enfant Jésus, reconnaissable à sa couronne de roses.

La conception des retables n’était pas laissée à l’inspiration de l’artiste. Une commande détaillée lui indiquait comment traiter le sujet, précisait les personnages à représenter, leur placement respectif, leur taille etc. Si l’on admet que Rossolina est présente sur ce tableau, il faut reconnaître que la place qui lui est dévolue est bien peu honorifique, au second plan, toute petite en proportion des donateurs. Le lecteur pourra juger en comparant avec le retable suivant.

Retable de 1635

Le retable de 1635 surmontant le maître-autel, représente une mise au tombeau. La mauvaise qualité de la photographie n’empèche pas de distinguer sainte Roseline en habit de chartreuse entre les colonnes torses, à droite du tableau ; sainte Catherine de Sienne, patronne de la chapelle durant le gardiennage franciscain, occupe la place symétrique à gauche. Ici Rossolina est logée comme une sainte reconnue, à égalité de traitement avec la grande sainte Catherine.

Le jubé daté de 1638 est abondamment décoré de motifs floraux, de grappes de raisin, de cornes d’abondance. Et de sirènes-poisson… Des sirènes, ah ! Lecteur mécréant, elles te feront pèleriner… Séductrices comme peuvent l’être les sirènes, elles ne cachent rien de leurs atouts menus mais bien émouvants.
Mais que font ces seins sur la limite sainte ? Les charmantes créatures qui les arborent proviennent des armes de la maison de Villeneuve, telles qu’elles figurent au frontispice de l’ouvrage de Juigné de Lassigny*. Faut-il y voir une signature cryptée du donateur anonyme ?
Comme le retable de 1635, le jubé témoigne d’un intérêt renouvelé, au XVIIe siècle, pour le culte de Rossolina. "La notoriété de sainte Roseline, conclut E. Sauze*, date en fin de compte du XVIIe siècle, et s’inscrit dans le mouvement de la Contre-réforme, qui remet en faveur au même moment, tant de cultes tombés en désuétude."

Les œuvres contemporaines de Giacometti, Bazaine, Ubac et Chagall sont dues à la foi de charbonnier de Madame Maeght, (de la fondation homonyme à Saint Paul de Vence). Enfant du pays et en passe de devenir grand-mère dans les années soixante-dix, Marguerite Maeght sollicitait la protection de sainte Roseline. Elle fit restaurer sa chapelle et obtint de ses amis, les grands artistes susnommés, qu’ils la décorent, chacun selon son talent.

Les ex-voto populaires sont tous du XIXe siècle. Ce sont les pendants populaires du retable de 1541. Ils ne disent pas "Souvenez-vous de nous" mais simplement "merci" pour un malheur écarté. Un saint, une sainte de la religion populaire rend des services dans ce bas monde, pour des affaires triviales mais néanmoins vitales. Car la vie ne tient qu’à un fil ténu qu’un incident peut rompre : maladie, chute, cheval emballé, gelées, foudre, etc. Un malheur est si vite arrivé, savez-vous… Il suffit d’un caprice du temps par exemple, pour ruiner les récoltes et acculer les petites gens à la famine ou du moins la disette. On remarquera à ce propos un ex-voto de grande taille, représentant une longue procession qui s’avance vers la chapelle, sur le plan situé en face de l’actuelle cave vinicole. (Elle semble suivre la fin de l’itinéraire proposé pour cette balade). La légende nous apprend que pendant l’été 1868, une terrible sécheresse menaçant les récoltes, la population des Arcs s’est rendue en pèlerinage jusqu’au corps de la sainte, pour obtenir d’elle la pluie salvatrice. Ces cinq kilomètres d’oraisons et de cantiques sous le dur soleil d’août obtinrent le miracle : les gens regagnèrent leurs pénates sous la pluie !

Rossolina, surgeon de Rosmerta ?
Les bienfaits dont Rossolina est remerciée, les abondances terriennes du jubé, la prodigalité de la source toute proche, tout cela finit par résonner dans une évocation païenne. Comment ne pas penser à Rosmerta, la « grande pourvoyeuse » des Gaulois du sud-est ? Rosmerta était invoquée pour obtenir la fertilité, la fécondité et tout ce qui est nécessaire à une vie meilleure. Je ne prétends pas qu’il y ait filiation de Rosmerta à Rossolina, mais simplement résurgence d’une figure de Bonne-Mère toujours nécessaire.
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La Rosmerta de Tallard
Photo C. B.

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Cette évocation me fournit l’occasion inespérée de rendre hommage à une Rosmerta de connaissance.

Il y a quelques années, dans les Hautes-Alpes, la commune de Talard pouvait s’enorgueillir de sa fontaine, la plus belle du département. Assortie d’un bel ombrage, elle invitait le passant à une halte rafraichissante, aux pieds d’une plantureuse Rosmerta façon Belle-Époque.

Fontaine, platanes et déesse ont cédé la place à un parking offert aux touristes de passage, au bénéfice du commerce local. Bon. Il faut bien que les villages vivent… Mais j’aurais aimé que Rosmerta fût déménagée avec révérence et placée -je ne demande pas un mausolée- dans un hangar ou même en plein air dans l’immense parc du château.

Au lieu de quoi les barbares l’ont attaquée à la disqueuse, tronçonnée et laissée sur le terrain de boule, en rondelles abandonnées. C’est là que je l’ai vue pour la dernière fois. Enfin son bassin, le reste ayant disparu. Ils lui avaient mis au cul un bouchon de papier hygiénique rose…

Des barbares je vous dis. Cette modeste photo, prise par un étranger, lui restitue son intégrité et leur mette au front le rouge de la honte.
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Comme les pièces d’un puzzle, nous pouvons maintenant rapprocher les éléments recueillis, et tenter de dresser un possible portrait de notre héroïne.

Une possible histoire de Rossolina, de son corps incorrompu et de l’engendrement de sainte Roseline

On connaît sept enfants aux parents de Rossolina : quatre garçons et trois filles. Rude problème pour leur père, quand il teste en 1282, que de faire un legs à chacun d’eux sans disperser le patrimoine familial. La dot de Mabille, destinée au mariage est le quintuple environ de celle des filles destinées au cloître, proportion conforme aux usages. Deux filles (Rossolina et Adalasie) et un garçon (Hélion) entreront en religion. L’aîné des garçons sera son héritier universel, le second épousera une cousine, du troisième (Amillet) on ne sait rien.
Par commodité familiale, Rossolina est destinée aux Chartreuses de qui dépend le prieuré de La Celle Roubaud, établissement voisin, largement dépendant des libéralités de la famille et, fait déterminant, disposant d’une place vacante.

L’ordre des Chartreux est le plus austère des ordres monastiques ; associant le silence des contemplatifs à la solitude des ermites, il est conçu pour des âmes portées à s’anéantir dans le désir du désir de Dieu. Était-ce le cas de Rossolina ? Son père n’examina sûrement pas la question et nous pouvons raisonnablement en douter : « Avant de se cloîtrer il est manifeste qu’elle se cherche » écrit P. L’Hermite commentant son itinéraire.


Sur les Chartreux on pourra consulter :
. La journée du Chartreux : http://chartreuse.montrieux.free.fr/mont/frameset.html
. Des moines et des moniales contemplatifs : http://www.chartreux.org/fr/rapid3.htm
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Le grand silence
Source : Télérama

Le grand silence, Philip Gröning, documentaire primé, DVD annoncé pour juin 2007.
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Voici maintenant Rossolina sous l’habit et la règle des Chartreux. Seule dans sa cellule, elle prie ; puis elle brode, seule dans sa cellule ; elle mange et dort, toujours seule dans sa cellule. Elle ne rencontre ses sœurs (en silence) qu’a l’occasion de trois offices journaliers, d’un repas communautaire par semaine et d’une promenade dominicale durant laquelle les conversations sont autorisées.
Ainsi passent les jours de la jeune femme retranchée de sa vie de femme.

Elle devient prieure en 1300. Étant donné la position de sa famille il eût été difficile d’en désigner une autre. La cérémonie d’installation est présidée par Jacques Duéze, évêque de Fréjus qui deviendra célèbre quelques années plus tard sous le nom de Jean XXII, pape en Avignon. Rossolina assumera sa charge pendant 25 ans, vivant au mieux, relativement abritée des malheurs sans nombre qui frappent le XIVe siècle.
Sans doute fit-elle respecter la règle cartusienne avec compréhension, accordant à ses moniales et elle-même, ce qu’il faut de douceurs pour rendre la vie supportable, la haute protection du pontife d’Avignon lui autorisant bien des accommodements. Elle aurait obtenu l’autorisation d’enfreindre la clôture pour se livrer elle-même à ses œuvres caritatives.

Rossolina aurait donc suivi la voie de la majorité des femmes et des hommes cloîtrés par convenance familiale et qui composèrent avec le destin. Rappelons le portrait qu’en dresse Paulette l’Hermite : Ni leur foi ni leur bonne volonté ne sont en cause. Ils veulent assurer leur salut et respecter leurs vœux mais – à l’exception des saints- si l’on peut dire, en s’économisant, au moindre coût, dans un certain confort et en particulier avec une nourriture abondante qui paraît consoler de bien des privations « mondaines ». Ceci peut expliquer cette attention tatillonne et quasiment obsessionnelle accordée à la ration, aux distributions alimentaires, chez les hommes comme chez les femmes. Ces considérations sur la faiblesse humaine sont trop fondées pour que nous les écartions. (Citation reprise de l’article lié : À la recherche de Rossolina)

Deux indices confirment cette option :
1) Elle est morte aux alentours de ses soixante ans (1329 – 1270 environ), un âge vénérable à l’époque. À titre de comparaison, Élisabeth de Hongrie, son modèle hagiographique, vécut dans une misère choisie et fut adepte de la « sainte anorexie ». Elle mourut à 24 ans.
2) Pour supporter le processus de l’adipocire, son corps, au moment de la mise en terre, devait être bien nourri, replet.
Je n’insinue pas que Rossolina compensa par la bonne chère les frustrations de la chair. Je l’imagine non pas hostile à la vie religieuse mais désireuse d’un engagement accordé à son tempérament, dans une ONG caritative avant l’heure, à l’instar des Béguines.

Si notre héroïne mena une carrière, somme toute banale, de demoiselle encouventée, il en alla tout autrement après son décès.
Elle meurt donc le 17 janvier 1329 et on l’enterre dans le cimetière claustral à la manière des Chartreux, c’est-à-dire à même la terre, dans une fosse anonyme. Pas de cercueil. Le corps, revêtu de l’habit cartusien est recouvert d’une pièce de laine. Dans ces conditions, la médecine légale enseigne que la décomposition s’amorce, en été dès le troisième jour et, en hiver, autour du huitième jour suivant l’inhumation. Comme nous le savons déjà, il n’en fut rien. Voici comment P. Sabatier* -son lointain parent et panégyriste toujours édité- raconte la suite des évènements.
Quelques années après l’enterrement les religieuses de La Celle Roubaud étaient « frappées du parfum merveilleux dégagé par la terre précisément à l’endroit où dormait sainte Roseline. Le peuple de Trans, des Arcs et des environs ayant eu connaissance de ce prodige, fit pression auprès de la prieure et des Chartreux pour hâter l’exhumation. […] En 1334, quelle ne fut pas la stupéfaction des assistants lorsque, la terre écartée, le corps de Roseline apparut aussi conservé qu’au moment de ses obsèques. […] Roseline était aussi fraîche, aussi rayonnante, aussi pesante que si on venait de l’ensevelir ointe de suaves aromates. Autre prodige : les yeux, qu’ordinairement la mort éteint, gardaient encore l’éclat bleu de leur regard et semblaient considérer l’assistance émerveillée ».
Après avoir relaté la translation du corps « porté en triomphe jusqu’à la chapelle et placé près de l’autel, à l’intérieur d’une balustrade qui le protégeait des profanations » l’auteur conclut :
« Ce jour du 11 juin 1334 put être appelé le triomphe de sainte Roseline et jusqu’à nos jours le souvenir s’en est perpétué. Le peuple de Provence, chaque année à cette date se rend en affluence à Celle Roubaud, et ces pèlerinages célébrés en grande pompe ont été souvent bénis par des miracles. »

Les historiens ne tardent pas à doucher cet enthousiasme.
À leurs yeux les deux premières translations (1334 ou 35, et 1344) sont douteuses. À ces dates en effet, les ordres monastiques sont entrés dans une phase de décadence et le pays connaît les heures les plus noires de son histoire. À la Celle Roubaud les filles se rebellent contre l’encadrement masculin que leur imposent les Chartreux et la théologie de l’époque.
En 1334 précisément, la prieure est démise de ses fonctions par le chapitre général des Chartreux pour avoir laissé « fuguer » une dizaine de ses moniales pendant plusieurs mois. Elle n’obtempère pas et les entorses à la règle perdurent. En 1420, après de nombreuses semonces dépourvues de résultat, les Chartreux, exaspérés, « retranchent » La Celle Roubaud. Autrement dit ils s’en défont.
Divers ordres religieux (masculins) s’épuisent à vouloir encadrer les moniales récalcitrantes, dont l’effectif diminue peu à peu jusqu’à l’abandon complet du monastère.
On conçoit aisément que ces circonstances soient incompatibles avec l’organisation d’une cérémonie solennelle de « translation » ou d’« élévation » du corps. Au Moyen-Âge elles équivalaient à une béatification et nécessitaient par conséquent la présence de nombreuses personalités écclésiastiques et civiles. On les imagine mal répondant à une invitation de la prieure destituée.

Le monastère ne resta pas longtemps inoccupé.
En 1504, à l’instigation de la famille Villeneuve, des Franciscains de la stricte observance (par opposition à la tendance minoritaire dite des « Spirituels ») s’installent à La Celle Roubaud et, dans le calme revenu, reconstruisent les bâtiments conventuels. « C’est alors – et alors seulement croyons-nous- qu’ont lieu l’élévation du corps de Roseline et la véritable naissance de son culte. Une tradition locale, quelques souvenirs et une vénération populaire entretenue autour du cimetière des Chartreuses ont pu induire la découverte des reliques, que les Franciscains, moins discrets sur ce point que les Chartreux, ont su exploiter pour attirer vers leur couvent la piété des fidèles. » (E. Sauze).

Durant les deux siècles suivants le corps, toujours intact, amplifie la notoriété de la sainte et rallie les concours. Ce sont d’abord les Chartreux qui, sortant de leur réserve, rédigent une vie en 1527. Pour une aspirante sainte, une vie équivaut à un premier article dans la presse people pour une aspirante vedette d’aujourd’hui : c’est le début de la célébrité.
Au siècle suivant, les Villeneuve embellissent la chapelle -on l’a vu lors de la visite- et en font leur nécropole familiale, tout en orchestrant une campagne de promotion de leur lignée, par Rossolina interposée, qui culmine avec la translation solennelle de 1657 et la visite royale de 1660.
Au XVIIIe siècle des bourgeois Arcois, regroupés dans la confrérie des Pénitents blancs, soutiennent à leur tour le culte de la petite sainte locale. Dans le climat « de renaissance, de réforme et de spiritualité catholique » (M. Aguilhon) qui caractérise ce siècle, ceux-ci feront beaucoup pour amener à Rossolina la piété populaire, d’abord avec l’aval des autorités ecclésiastiques puis, aux approches de la Révolution, en dépit de leur hostilité. Rossolina aurait-elle été embrigadée dans une querelles opposant des catholiques de base à la hiérarchie diocésaine ?
Quoi qu’il en soit, pour la population locale, les Chartreux et l’influente famille Villeneuve, la cause de leur sainte est acquise. Cependant, l’Église n’a toujours pas autorisé son culte, soucieuse qu’elle est, depuis la fin du concile de Trente (1563), de freiner l’explosion des cultes populaires. Ces saintetés rustiques, mal dégagées de leur gangue de magisme, lui valent en effet de rudes critiques de la part des Réformés et d’une partie du clergé catholique. Durant les décennies 1620 et 1630, Rome s’arroge le monopole des béatifications, au grand soulagement des évêques ainsi abrités des pressions de leurs ouailles.
Dès lors c’est au Vatican qu’il faudra soutenir la cause de Rossolina et l’occasion ne se présentera qu’au XIXe siècle.

L’engendrement de sainte Roseline au XIXe siècle

Le processus de béatification est maintenant long, contraignant et contradictoire, raison pour laquelle le jargon ecclésiastique emploie le terme de procès. Pour Rossolina, ce procès s’ouvre au milieu du XIXe siècle, en pleine révolution industrielle, politique et religieuse. Conditions historiques qui expliquent en grande partie pourquoi les autorités romaines autorisèrent le culte spontané rendu à Rossolina et comment Roseline lui fut substituée.
Je rappellerai brièvement les évènements avant de révéler ma vision de la substitution d’identité.

Chez nous la « guerre des deux France » est à son paroxysme. L’une se veut toute royaliste et catholique, l’autre toute républicaine et laïque. Le court intermède napoléonien a confisqué la Révolution. Dans l’un et l’autre camp dont les forces s’équilibrent, on attend l’homme ou l’incident providentiel qui amorcera la troisième et décisive manche du match en cours. Climat de guerre civile latente, ponctué par des révoltes populaires et des aventures individuelles.
La révolution industrielle grossit les villes de ses usines où peinent des ruraux déracinés, réduits à la misère. La loi initiale de ce qui deviendra le Code du travail est prise en 1848. Elle limite la durée journalière du travail à 12 heures pour les adultes, 10 heures pour les enfants. Et elle constitue un progrès…
Les tenants de l’ordre ancien, gens aisés et bien-pensants, sont pour la plupart coupés de ces réalités. Font exception, une minorité d’esprits éclairés que leurs fonctions dans l’administration met au contact de la population. Ils constituent la frange "libérale" du catholicisme, illustrée par Lamenais. Pas plus que les tenant du catholicisme social ils ne parvinrent à se faire entendre du Vatican, dominé par le parti le plus intransigeant.
Un homme providentiel, auquel les deux camps peuvent se rallier sans se renier, apparaît enfin : Louis Napoléon Bonaparte. En 1848 il est élu Président de la République, par un corps électoral limité aux possédants, en dépit de préoccupations sociales affichées. Mais en 1849, les monarchistes triomphent aux élections législatives. Son mandat n’étant pas renouvelable, le Prince Président fomente le coup d’état de 1851, coup d’envoi du second empire, avec le soutien du parti de l’ordre. La réaction populaire sera violente dans de nombreux départements,
dont le Var.

C’est cette année 1851 que choisit la papauté pour béatifier Rossolina. Comment ne pas y voir une intention politique ?
Durement confronté aux soulèvements populaires dans toute la chrétienté et au Risorgimento italien qui lui confisque les États de l’Église, le pape Pie IX opte pour l’intransigeance. Son « Syllabus » condamne 80 concepts qui forment l’assise philosophique et politique républicaine : socialisme, libéralisme, rationalisme, liberté de religion etc.
Comment ne pas faire un autre lien avec l’activisme politico-religieux des membres influents de la famille Villeneuve, avant et après la béatification ? Les uns s’investissent dans L’Œuvre des campagnes programme de rechristianisation en zone rurale, dont la façade chrétienne voile à peine les visées réactionnaires. D’autres, depuis longtemps membres de la société secrète des Chevaliers de la Foi se sont engagés à témoigner des vertus chrétiennes et préparer le rétablissement de la royauté. Alban de Villeneuve est de ceux-là. Il n’en sera pas moins un député soucieux de la protection de la classe ouvrière (c’est le terme qu’il emploie) par la puissance publique. Il fait voter la loi réglementant le travail des enfants et posera les bases de l’économie politique chrétienne dans un important ouvrage consacré à une « Recherche sur la nature et les causes du paupérisme » (Paris, Paulin, 1834, 3 vol. Et en ligne sur le site de la BNF). La préface présente d’étonnantes résonances avec les difficultés actuelles en matière d’emploi et de pauvreté.
Citons enfin le cas anecdotique mais bien significatif d’une marquise de Villeneuve, épouse d’un industriel en chaux et ciments à Roquefort-La-Bédoule, près de Marseille. À partir de 1891, elle finance la construction d’une église sainte Roseline, au cœur du village nouveau qui se développe à proximité des voies de communication, au lieu-dit la Bédoule. Elle en sera propriétaire pendant une vingtaine d’années avant de la remettre à la paroisse. Cet artifice coûteux lui permit de contourner les limitations canoniques du culte de la Bienheureuse Roseline à sa famille, l’ordre des Chartreux et son diocèse d’origine.

C’est dans ce contexte d’affrontement de deux logiques englobantes que Roseline est substituée à Rossolina. Quelques observations suffisent à démontrer que le moment de la substitution et celui de la béatification coïncident. Par contre, motifs et modalités demeurent obscurs ; pour en tenter le dévoilement, il nous faudra recourir à une méthode que d’aucuns jugeront risquée.
Par une simple requête sur l’Internet, le lecteur constatera que les prénoms Rossolin et Rossolina sont portés couramment jusqu’au tournant des XVIIIe et XIXe siècles. Par ailleurs, « Sainte Rossolina » fait le sujet de deux études, respectivement publiées en 1720 et 1851 (voir la bibliographie) ; et d’un tableau commandé, entre 1780 et 1830, à Sauter Daniel, (Il Cavaliere) par les Chartreux de Marseille. (Visible au musée des Beaux-Arts).
Il faut attendre la parution, en 1867, d’un recueil de vie des saints, dénommé Les Petits bollandistes*, pour qu’apparaisse le vocable « Roseline ». La notice* qui lui est consacrée comporte, en fin de première page, une note embarrassée selon laquelle le "nom provençal et populaire" de la sainte est Rosseline, ou Rossoline, mais que Roseline aurait été "le nom adopté par l’ordre des Chartreux qui plus que tout autre, possède le droit de baptiser la Sainte qu’il a engendrée à l’Église." Habile argument. La discrétion proverbiale des Chartreux met les auteurs à l’abri de toute contestation… Mais enfin, l’essentiel est avoué : il y a eut choix délibéré au moment de la béatifification. On ne peut plus invoquer la possibilité d’un glissement phonétique ordinaire du Provençal au Français.

Reste à trouver le pourquoi de ce choix. Se serait-il agi, comme le suggère la notice, d’« engendrer » une contre-sainte « provençale et populaire » ? Après plusieurs mois de cohabitation avec les visionnaires médiévales, j’ai eu moi aussi une vision.
Voyez vous-même…

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La scène
L’engendrement de Roseline
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La béatification, suivie par la parution des Petits Bollandistes* déclencha un phénomène de mode. Peu porté dans les années 1900, le prénom Roseline grimpe régulièrement pour atteindre un pic vers 1950, tandis que Rossolina… Roussoulineu s’effaçait…

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Source :MeilleursPrenoms.com
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Pauvre Rossolina, niée de son vivant et instrumentée post-mortem ! Ironie ou vengeance du sort, c’est aujourd’hui Roseline, crée pour supplanter la trop païenne Rossolina, qui passe de mode.
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Je me demande si ces manipulations d’identité sainte et l’emprise de la mode sur l’attribution des saints prénoms n’ont pas, à la longue, des effets qui nous dépassent, à la manière du dérèglement climatique auquel nous contribuons tous sans en prendre conscience.
Voyez l’insolite synchronie : fin XIXe, tandis que le Vatican et le parti transmontain (soutien des positions intransigeantes du Vatican) manigancent la substitution que vous savez, le corps de Rossolina s’abandonne aux insectes nécrophages. Fin XXe, tandis que les catholiques ne transmettent plus le prénom Roseline, le corps de Rossolina prend le moisi.
Et si le corps de Rossolina nous avertissait d’un dérèglement de l’ Éternité ?

Christian Bonnet
Janvier-mai 2007






Bibliographie commentée et détail de l’itinéraire ici


P.-S.

O Roussoulineu
Tu as vu comme j’ai bataillé sous tes couleurs ? Alors
Avant que nous nous quittions, dis-moi je te prie
C’est pour punir les offenses à ta mémoire
Que vers 1890 tu as laissé les insectes te grignoter le corps ?
Et un siècle plus tard l’humide pénétrer ta chasse ?
Dis le moi en confidence je te prie
Cette question me tarabuste
Comment dis-tu ? Tu n’y croies plus ?
Aïe ! Tu t’abandonnes au sort commun, à la poussière originelle.
Pourtant on t’aime, tu sais. Vois
Par cars entiers les pèlerins viennent à ton sanctuaire
En toute candeur solliciter ton intercession
Pas la tienne celle de l’autre ?
Mais penses-toi ! Roseline c’est ton nom de star, mais la star
C’est toi. Vois
Cette madame Maeght, surnommée Guiguitte
Elle a fait décorer ton sanctuaire par des artistes de renom
Et pourquoi ? Je ne l’ai pas encore raconté au lecteur, mais toi
Tu le sais bien.
Elle voulait un petit-fils, un petit Jules
Et tu le lui as donné
Mille ans bientôt après ton enterrement
Ce n’est quand même pas rien
La moitié du travail était déjà faite dis-tu ?
Mais bien sûr. Ne fais pas honte à ton bon sens Rousselineu
Tu n’es qu’une modeste Bienheureuse
Une sous-sainte en termes administratifs
Tu n’es pas le Bon Dieu, tu ne peux pas nous faire une Immaculée Conception
À chaque promesse d’ex-voto
Arrête de te faire du mal Rousselineu
On t’aime je te dis.

C. B.

1 Message

  • D’autres aveux ? , par Pierre Guiraud
    Le 6 juillet 2007 à 22:49

    "Au lieu de quoi les barbares l’ont attaquée à la disqueuse, tronçonnée et laissée en rondelles abandonnées sur le terrain de boules."

    Et l’auteur de cette dénonciation a t il osé dérober quelque fragment ?

    Questions subsidiaires (en cas d’aveu spontané) :

    Avec de pieuses intentions ?

    ou le projet d’un cendrier ? :-))

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