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Cahiers de l’ANTP

La voie domitienne

Lors de vos randonnées en Haute Provence, ou dans le Luberon et les Alpilles, vous avez peut-être cheminé sur la plus ancienne et la plus longue route construite par les Romains hors d’Italie, la Voie Domitienne. Voici son histoire.

L’installation romaine en Provence

Nous sommes en 125 avant J.-C., Marseille est l’alliée de Rome. La citée phocéenne a maille à partir avec les tribus celtes de la région et doit faire appel à son puissant voisin. Le consul Fluvius Flaccus franchit les Alpes et descend vers la Provence par la vallée de la Durance. Les Ligures, les Voconces et les Salyens sont soumis les uns après les autres. Ces victoires ne sont pas suffisantes pour assurer la tranquillité des Marseillais et des Romains et, l’année suivante, le consul Caïus Sextius Calvinus est appelé en renfort. Entremont, la capitale salyenne, est détruite ainsi que les sites fortifiés de Roquepertuse, de Saint Blaise et du Baou Roux. Pour asseoir la présence romaine, le général vainqueur crée au pied d’Entremont la citée d’Aquae Sextiae qui deviendra Aix en Provence. Enfin, en 122 avant J.-C., le consul Cneïus Domitius Ahenobarbus parachève l’installation romaine en infligeant aux Arvernes et aux Allobroges une sévère défaite. Il peut alors poursuivre sa route jusqu’au Pyrénées, traçant ainsi les limites de la Province Transalpine qui prendra le nom de Narbonnaise en 118 avant J.-C. L’intervention de Rome a certes pour but d’aider Marseille mais elle lui permet surtout d’assurer une jonction terrestre entre ses possessions d’Italie et d’Espagne.
Ahenobarbus, devenu proconsul de la région, entreprend alors la construction d’une route reliant les Alpes aux Pyrénées. Elle prend le nom de Via Domitia.

Le tracé de la Voie Domitienne

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Tracé de la voie domitienne
Source : wikimédia

Le trajet choisi par Domitius n’est pas le plus court mais c’est le plus sûr. Il évite la côte et les tribus hostiles. La Voie Domitienne franchit les Alpes au col du Mont-Genèvre, gagne le delta du Rhône par les vallées de la Durance et du Calavon, franchit le Rhône entre Tarascon et Beaucaire, traverse les plaines du Languedoc et du Roussillon et franchit les Pyrénées au col du Perthus. Elle est longue de 338 milles soit plus de 500 km. Dans sa portion occidentale elle suit en fait d’anciens itinéraires connus déjà des Grecs (la Voie Hérakléenne ) et empruntés par Hannibal lorsqu’il attaque Rome en 218 avant J.-C. Son tracé oriental s’inspire d’une piste gauloise préexistante, empruntée par Fluvius Flaccus lors de son expédition de 125 avant J.-C.

Intéressons nous à la portion alpine et provençale. Après le col du Mont-Genèvre (Summae Alpes), elle suit la vallée de la Durance, traverse Briançon (Brigantio), La Roche de Rame (Rama), Embrun (Eburodunum), Chorges (Caturigomagus), Gap (Vapincum), Le Monétier-Allemont (Alabonte), Sisteron (Segustero).Elle se dirige vers la vallée du Calavon sur le versant nord du Luberon (la vallée de la Durance, sur le versant sud, est, à cette époque, difficilement praticable). Elle rejoint N.-D.des Anges (Alaunium), Cereste (Catuiacia), Apt (Apta Julia), Cavaillon (Cabellio). Elle traverse les Alpilles en passant par Glanum et atteint le Rhône à Tarascon (Tarusco). Soit une distance de 192 milles.

La construction des voies romaines

Les premiers à intervenir sont les arpenteurs (mensores) qui vont matérialiser le tracé à l’aide de piquets. Ils doivent respecter deux critères : la rectitude du tracé et l’existence d’une agglomération tous les 20 milles (35 km) pouvant fournir nourriture et hébergement pour la nuit. Les mensores utilisent 2 instruments : le chorobate (sorte de grand niveau à eau) pour les visées horizontales et la groma (sorte d’équerre optique) pour les visées angulaires.

La préparation du terrain  : défrichage, surcreusement du sol en terrain plat, creusement des reliefs, remblaiement et construction de murs de soutènement pour combler les dépressions.

La construction proprement dite  : la route est construite en 3 couches : une couche profonde (statumen) faite de gros blocs de pierre pour affermir l’assise et assurer un drainage, une couche intermédiaire (nucleus) faite de graviers et de sables, une couche de roulement faite d’un mortier, mélange de sable, de gravier fin et de chaux. Les voies romaines ne sont donc pas pavées sauf pour le passage des gués et la traversée des villes. La largeur est de 6 à 12 mètres. Sur les bas-côtés, des fossés latéraux permettent l’écoulement des eaux de pluie. En contrebas de la voie, des chemins latéraux sont réservés aux voyageurs à pied, aux cavaliers et aux troupeaux.

Les bornes milliaires : tous les milles (1481 mètres) est implantée une borne en pierre portant le nom du constructeur de la voie ou, plus tard, le nom de l’empereur régnant au moment du bornage.

Outre le bornage initial, sept implantations de bornes milliaires ont été mises en évidence sur la Voie Domitienne : en 3 avant J.-C. sous le règne d’Auguste, en 32 après J.-C. sous le règne de Tibère, en 41 après J.-C. sous le règne de Claude, en 145 après J.-C. sous le règne d’Antonin le Pieux, en 305 après J.-C. sous le règne de Galère, en 313 après J.-C. sous le règne de Constantin, en 361 après J.-C. sous le règne de Julien. Dans la partie provençale, six bornes seulement ont été conservées.

Le franchissement des rivières :il se faisait par des ponts (d’abord en bois puis en pierre, pont Julien et pont de Ganagobie ) ou par des gués pavés (gué du Reculon).

Le franchissement du Rhône : le problème n’est pour l’instant pas résolu. Existait t’il un pont de bateaux (comme à Arles), un pont en bois ou un pont en maçonnerie ? On peut penser qu’il a du exister un pont en bois, remplacé sous le règne d’Auguste par un pont en pierre (dont les fondations restent à découvrir).

Les relais d’étapes : le voyageur dispose d’un relais d’étape (mansio) tous les 20 milles, lui permettant de manger et de dormir. Tous les 10 milles des relais de postes (mutationes) permettent de changer d’attelage et de se reposer.

La Voie Domitienne à travers les siècles

Pendant quatre-vingt ans (entre -120 et -40), ce sera une voie militaire, nécessaire pour maintenir la paix dans la province. Les légions romaines l’empruntent pour aller combattre les Cimbres et les Teutons. Les troupes de César l’utilisent pendant la guerre des Gaules, ainsi que Pompée partant écraser la révolte espagnole. César, après avoir franchi le Rubicon, l’emprunte à nouveau pour aller vaincre Pompée en Espagne.
Puis c’est le règne d’Auguste et la Pax Romana, il n’y a plus d’expédition militaire, la Voie Domitienne devient une via publica. Auguste charge son gendre Agrippa de la remettre en état : on l’équipe de ponts en pierre, on refait le bornage. Des villes sont crées qui vont remplacer les camps militaires. On attribue des terres aux colons. La Voie Domitienne est alors utilisée en priorité par le « cursus publicus » (service créé par Auguste pour assurer le déplacement des fonctionnaires à travers l’empire) et par le service de l’annone, chargé de l’approvisionnement alimentaire des villes. On se déplace à cheval, en litière (utilisée par les femmes riches et les empereurs) ou en attelage (de mulets le plus souvent, mais aussi de chevaux et de bœufs).
Les voies romaines vont faciliter les invasions barbares, la Domitienne servira aux Wisigoths pour quitter l’Italie et s’installer en Espagne et en Aquitaine.
Au Moyen Age, elle est empruntée par les pèlerins, ils trouvent sur son parcours des établissements religieux pouvant les héberger (Ganagobie, Salagon, Carluc).
Au XIVé siècle, les troubles et les incertitudes politiques que connaît la Provence favorisent la dégradation de la Voie Domitienne : on détruit le chemin romain aux abords des villes pour en empêcher l’accès aux chariots et aux machines de guerre des pillards. Il faut attendre Louis XI pour qu’elle connaisse une réhabilitation. Le roi fait construire des maisons de postes, héritières des mansiones romaines. Elles comprennent une hôtellerie et des écuries.
De nos jours l’influence de la Voie Domitienne dans l’aménagement et l’urbanisation de la Haute Provence est toujours visible. Les villes principales (Briançon, Gap, Sisteron, Apt) sont d’anciens relais d’étapes, les routes nationales empruntent son tracé
(RN 94, RN 85, RN 96, RN 100).

Les vestiges de la Voie Domitienne en Provence

Le pont de Ganagobie.

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Pont de Ganagobie
http://www.viadomitia.org/france/

Situé entre Lurs et Ganaobie, il permet le franchissement du Buès (torrent qui se jette dans la Durance). Long de 30 mètres, il est constitué d’une seule arche. Il aurait été construit en 121 après J.-C. sous le règne de l’empereur Hadrien.

Notre Dame des Anges. Sur ce site de la rive droite du Lauzon, prés du village de Lurs, se trouvait l’agglomération d’Alaunium, important gîte d’étape. Quelques vestiges de l’époque romaine sont encore visibles. Des pièces archéologiques provenant du site (céramiques, monnaie, statuettes) sont conservées au musée de Forcalquier.

Le gué du Reculon est situé entre Cereste et Lurs, prés de Saint Michel l’Observatoire. C’est un gué pavé permettant la traversée du Largue (ruisseau se jetant dans la Durance).
Photo ici

Le pont Julien est situé à 8 km à l’ouest d’Apt sur la D 206 conduisant à Lacoste. Il permet le franchissement du Calavon. Construit entre 24 avant J.-C. et 14 après J.-C., il possède 3 arches et des piles ajourées (pour donner moins de prise à l’eau en cas de crue).

Il faut également mentionner le site de Glanum prés de Saint Rémy de Provence que nous avons visité à plusieurs reprises avec l’ANTP.

Texte : Gilles Rouzier


Bibliographie :

La Voie Domitienne, Pierre A. Clement,
Les Presses du Languedoc.
Histoire de la Provence, Robert Colonna d’Istria.

Le site support d’un projet européen axé sur les voies romaines en méditerranée : http://www.viadomitia.org/france/index.php3?langue=fr

Voir en ligne : Les voies romaines en méditerranée.

P.-S.

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