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Accueil > Balades > La transhumance d’une parisienne.

Entre centre-Var et haut-Verdon dans les Alpes-de-Haute-Provence

La transhumance d’une parisienne.

Logée en chambre d’hôtes dans le Haut Var fin décembre 2004, j’aperçois à la nuit tombée un berger sous la neige, déplaçant ses moutons pour les parquer près du silo. Au dîner, à la ferme, quelqu’un conte quelques péripéties des transhumances de ce berger. Immédiatement, l’envie d’y participer avec mon chien, me prend.

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Photo B. Dejean
Photo B. Dejean

Qu’est ce que je risque ? Le manque d’hygiène ne me gène pas, marcher 15 ou 20 km par jour ne me rebute guère, et vivre au milieu d’un troupeau itinérant me passionne assurément. J’ai l’accord des bergers (Patricia et Alphonse) quelques semaines plus tard, mais, ô déception : sans mon chien.
Le départ de la transhumance est fixé au 5 juin 2005.Parti de Ginasservis, au nord de Saint Maximin, le troupeau passera par Castellane pour arriver à la Colle Saint Michel, dans le Haut - Verdon. Je n’ai pas d’autre information quant au déroulement de ce voyage et de sa durée. On parle de 180 km*.
Je dois apporter une tente ou un hamac et une bouteille de pastis ! Je ne sais rien de plus.
Au hasard, je décide donc de prendre une petite tente canadienne de 800 grammes, un bon matelas de sol gonflable (automatiquement), un duvet d’été, une lampe de poche, quelques vêtements légers, un imper, un gilet doudoune, des médicaments, une paire de jumelles, un livre de botanique, une livre d’ornithologie, un petit carnet pour prendre des notes, un appareil photo numérique, un bob contre le soleil, un kit couteau-fourchette.
Comme je n’ai pas de chien, je partirai en TGV et le paquetage doit être léger et compact.

Samedi 4 juin.

Arrive le 4 juin ! Départ par le TGV à 16 h. 15. Le thermomètre affiche 30°. Installée au premier étage, sens de la marche, coin fenêtre, j’apprécie.
Dernier arrêt à Aix à 19 h. 15 où l’on vient me chercher.
Avec un peu d’amertume, j’apprends que la transhumance est déjà partie.
Qu’est ce que c’est que cette organisation ? Moi, depuis des mois, j’ai pris mes billets de train, et prudente, demandé à une amie de Nîmes de venir me chercher en voiture à Castellane.
Un peu contrariée, je vais dormir. Je ne sais toujours pas à quel moment je rejoindrai la transhumance. De toutes manières, j’ai manqué le départ !

Dimanche 5 juin.

Impossible de joindre le berger. Le téléphone ne passe pas dans les garrigues.
Je photographie un magnifique champ de coquelicots parmi le blé. Ce sera la seule photo correcte de mon voyage car l’appareil numérique se bloque définitivement ce premier jour.
Tout s’annonce vraiment mal avec beaucoup d’incohérence.
Vers 11 h. 30, on situe le troupeau (sur la route de La Verdière).On m’emmène gentiment en voiture jusqu’au campement au milieu de la forêt sur la D 30.
Le troupeau est parqué derrière des filets, près de la route. Paul surveille les moutons, les ânes et les chèvres. Une caravane et un fourgon stationnent, des chiens noirs frétillent. Alphonse dort, des enfants jouent bruyamment. Patricia arrive en 4x4 attelé à une petite bétaillère qui déverse des boucs très énervés parmi les brebis.
Les présentations sont rapidement faites et le pastis servi à table près de la caravane. A priori, nous serons 11 à encadrer cette transhumance : Patricia, Alphonse et leur fille, Paul ( les bergers), des amis de longue date et deux stagiaires. Ce sont tous des transhumants aguerris.
Coté néophyte ? Moi, la parisienne.
Patricia annonce que le déjeuner est offert chez un berger voisin.
Le campement est vivement rangé, les chiens noirs attachés aux arbres, le chien blanc, Twist, en liberté parmi le troupeau encerclé de filets électrifiés.
On me prévient que ce genre de brouhaha et d’effervescence sera journalier et que les repas diurnes et nocturnes seront gigantesques et bien arrosés !
Ce déjeuner pour une vingtaine de personnes, est pris à l’ombre d’une halle à foin.
Des arrivées de voisins grossissent sans cesse la tablée animée, provoquant de nouvelles tournées de pastis et de vin. Des fèves fraîches servent d’amuse-gueules. J’apprends à connaître l’assistance colorée, au fort accent du sud que je ne comprends pas toujours. Tous rient de bon cœur aux histoires plus ou moins salaces et mangent de fort bon appétit.
Cette partie champêtre est saine, la nourriture est bonne et abondante. En plein air, tout le monde s’amuse simplement. Cela fait penser à la fête des moissons dans l’Yonne.
Il est 16 heures. Je n’ai toujours pas vu le début d’une transhumance.
Vers 17 heures, je reviens au campement, suivie des transhumants, où, à mon grand étonnement, tout le monde entame une grosse sieste ! Je réalise alors, que les déplacements s’effectueront la nuit.
Vers 18 h. 30, Alphonse décide de faire faire « tétoune ». A l’intérieur des filets, il faut attraper les chèvres aux mamelles gonflées de lait. Elles nourrissent les agneaux orphelins ou abandonnés. Les scènes sont cocasses, premièrement pour attraper à la course les pattes arrières des chèvres très agiles, puis deuxièmement pour les retenir par les cornes pendant que deux agneaux tètent goulûment.
Je regrette l’absence de l’appareil photo (et je n’ai pas fini !!!).
Un agneau a du mal à respirer. On lui fait une piqûre d’antibiotique dans le ventre. Il décèdera le jour suivant. Des amis voisins prennent congé et remmènent les enfants. L’équipe plie les filets, relève les abreuvoirs, range les blocs de sel, détache les chiens noirs, libère le chien blanc. Paul et Alphonse surveillent le troupeau maintenant éparpillé, occupé à brouter. On plie la caravane, une voiture ne veut pas démarrer ...
Bref, vers 19 h. 30, le convoi s’ébranle enfin, avec à l’avant le 4x4 muni d’un gyrophare et à l’arrière, le fourgon, flanqué d’une petite bétaillère, arborant le sigle « attention troupeau ».
Les moutons bêlant prennent possession de la route. Paul est en tête, Alphonse à l’arrière. Les accompagnateurs ça et là, encadrent la colonne. Nous avons tous des gilets fluorescents pour encadrer 1296 bêtes et six chiens.
Le vent s’est levé, la nuit est bien noire ; les sonnailles résonnent fortement parmi ce troupeau bêlant à qui mieux- mieux. Nous marchons sur de petites routes goudronnées où le trafic routier est quasi nul à cette heure tardive.
Nous nous arrêtons à la sortie de Montmeyan sur la D 13 vers 23 heures.

Chacun a une lampe frontale incontestablement plus pratique que ma lampe de poche tenue à la main ! Les filets sont montés, électrifiés ; les moutons et Twist enfermés. La caravane est stabilisée, les tables et chaises sorties, la popote sur le feu. La soupe est servie à chaque chien attaché (ce sera systématiquement avant les humains).
Chacun choisit ses deux arbres pour attacher son hamac, ou un endroit protégé du vent au sol, pour étendre son duvet. Je ne vois strictement rien (suis-je installée sur des crottes de mouton, sur une fourmilière ?), mais je décide qu’après dîner, je m’enfilerai dans la tente non montée comme si c’était un sac de couchage où j’aurai glissé matelas et duvet.
Il est minuit, mais des bergers arrivent pour dîner avec nous, à grand renfort de pastis. Il fait froid mais la soupe et le ragoût sont délicieux. Une bouteille de butagaz éclaire agréablement la tablée animée.
Le réveil du lendemain est programmé à cinq heures. C’est Alphonse qui décide !
Je cours vite m’enfiler glacée sous la toile de tente que je ferme totalement, la partie filet d’aération sur le visage pour ne pas étouffer.
Le rossignol s’égosille. Le tintement des clarines est omniprésent, les bêlements énervés durent longtemps, les ânes se querellent avec Twist, mais je dors bien.
Le matelas est épatant et bien enfermée je ne crains aucune piqûre de bestioles non repérées dans la nuit noire. Je me moque totalement de la nuit étoilée. Le vent forcit mais la tente ne risque pas de s’envoler.


Lundi 6 juin.

Départ vers 6 heures.
Il faut une heure pour plier le campement, le ranger dans les camions (nos sacs à dos y compris) après avoir avalé un thé ou café chaud accompagné de pain ou de quatre-quarts.
Toutes les brebis sont déjà réveillées depuis longtemps, bien alertes, prêtes à partir. Un adorable ânon de trois semaines accompagne les ânes. Les bergers trient les éclopés, les fatigués et les font monter dans la bétaillère.
Il fait très beau, très pur. Les chiens noirs sont détachés. Les filets sont pliés (filet de 50 mètres, garnis de piquets, qu’il faut plier en strates de façon à ne rien emmêler en les dépliant) et le troupeau s’ébranle.
C’est magnifique dans la lumière du matin. La colonne se forme automatiquement : Caroline, la chèvre blanche en tête, les ânes ensuite, puis quelques moutons dont le cadet « Titeuf », viennent ensuite dans cette rivière laineuse et ondulante, les boucs nerveux, puis à nouveau des brebis, des agneaux et des chèvres brunes ou rousses. Les chiens noirs encerclent le tout. Twist vit sa vie et suit de loin, indifférent à tous les ordres. C’est un énorme Patou des Pyrénées, qui protège les brebis. La nuit en particulier, il éloigne tous les prédateurs (loups, sangliers, chiens etc.).
Les bergers claquent leurs fouets et par onomatopées lancent des ordres.
Je passe devant avec Paul et savoure réellement la beauté du troupeau. Les béliers se chamaillent, se livrent à des combats de cornes, et ralentissent de ce fait la masse laineuse des moutons. Les chèvres grimpent sur les murets ou caracolent sur les talus pentus bleuis de touffes de campanules ou de vesces. Tout en marchant, des agneaux retrouvent leurs mères et tètent rapidement. Une chèvre rousse marche difficilement mais courageusement, ses articulations sont manifestement douloureuses. Elle soufre d’arthrose.
La nature est très fleurie. Les genêts et les églantiers font les délices des chèvres. Si j’avais mon appareil photo je prendrais en macro une églantine qui disparaît entre les lèvres très mobiles d’une chèvre arqueboutée sur l’arbrisseau. Les brebis engloutissent les orchidées, foulent thym et romarin, menthe et origan. L’air embaume après le passage d’un troupeau d’ovins. Il ne faut pas se limiter à l’odeur du tapis de crottes !
Les sonnailles tintent à tout va, les bêlements sont continus. Les ânes sont d’humeur fugueuse et s’éclipsent dès qu’ils le peuvent dans des sentiers parallèles ou dans les sous-bois.
Vivement parfois nous protégeons les plantations fleuries de propriétés privées, le troupeau goûtant particulièrement les arbustes en fleurs, les rosiers grimpants, les haies cultivées, les jardinières, les potagers, les foins coupés.
Arrêt casse croûte vers 9 heures. Les brebis sont parquées derrière les filets. Je ne peux manger la cochonnaille, le pâté, le fromage ni boire le vin rouge et le café servis si gentiment. On m’avertit que je ne tiendrai pas l’allure si je ne mange pas. J’avale donc du pain et de la confiture et bois de l’eau.
Les brebis se reposent. L’ânon s’endort entre les pattes avant de sa mère qui le surveille de près. Elle-même dort debout au dessus de lui, la tête dodelinante. Que de belles photos manquées !
Je remarque les différentes sonnailles aux cous et les empreintes colorées sur certaines toisons. Tous les animaux sont étiquetés aux oreilles.
Je suis un peu désorientée. Je suis habituée aux marches dans la nature (ornithologie, botanique, mycologie) avec un animateur local qui explique tout. Ici, tout est travail, expériences vécues, et rencontres festives avec d’autres locaux.
Je me positionne donc en observatrice un peu en retrait, mais prête à aider si je peux me rendre utile. Plus tard, je saurai que Paul renseigne bien, à l’avant du troupeau !.
Nous empruntons la route goudronnée D 60 mais passons parfois aussi par des sentiers rocailleux en sous bois, près des ifs et des érables de Montpellier.
Une classe verte CM2, nous rejoint bientôt. Chaque enfant a revêtu une chasuble fluo.
J’ai fait le deuil de belles photos, mais aussi de l’observation d’oiseaux. Avec un vacarme pareil, rien ne sera vu ni entendu, mis à part le rossignol la nuit.
A l’arrêt déjeuner près de Gros-Bec, sur la D 60, à l’ombre de la forêt, le troupeau est vivement encerclé par les filets électriques (50 m x 8). Il fait très chaud et la distribution d’eau aux bêtes est touchante. Patricia et Alphonse sont les seuls transhumants qui abreuvent leur troupeau pendant le périple. A l’aide du réservoir ambulant de 1000 litres, sur le 4x4, les auges sont remplies d’eau. Les brebis lèchent jusqu’à la goutte qui ruisselle le long du tuyau. La petite langue rose, entre des dents finement rangées, m’émeut. (Ah ! si j’avais l’appareil photo). Les blocs de sel sont distribués, les chiens désaltérés, le troupeau reprend son calme, cherche l’ombre et s’endort.
À la caravane, Patricia a tout préparé : crudités, salades fraîches, ragoût, fromages de chèvre divers et n’a pas oublié les grandes rasades de pastis et de vin pour la table.
La sieste est bienvenue...Alphonse semble avoir quelques déséquilibres ...pour appréhender son hamac à la grande rigolade générale, particulièrement de sa fille.
Les jeux de plein air des CM2 perturbent un peu l’endormissement.
Vers 16 h : tétoune, tétoune.
Les chèvres cohabitent bien avec les moutons et au besoin les pouponnent en les nourrissant.
Vers 18 h, Alphonse fait brouter ses bêtes longuement. Une brebis a faim lorsqu’elle est « creuse » sur le flanc gauche.
Les moniteurs font dîner les enfants vers 19 h. 30. Le soleil se couche, les moustiques affluent, un cor de chasse à courre résonne au loin ( ?).
Le départ est annoncé vers 21 h. 30.
L’éclairage est très joli sur les toisons claires. Les ânes prennent la même couleur que les brebis, sous la lumière rasante. Les cornes vrillées sombres des boucs du Rove émergent fièrement. Ces immenses cornes dépassent de beaucoup la courbe ondulante des échines de moutons.
Vers 23 h l’arrivée au campement se fait par nuit noire. Il faut vraiment savoir où est disposé le parc de filets en contrebas de la D 60 ! Le lieu est humide. Le groupe électrogène tombe en panne. Le camping gaz reste fidèle et efficace. Au repas, des éleveurs voisins grossissent le nombre des convives. Il est minuit, le lever est prévu à 3 h. 45.
J’ai froid, je me glisse à nouveau dans la toile de tente non montée. Je me réveillerai complètement trempée par la condensation intérieure.
La classe verte dort non loin, sous des tentes montées dans l’après-midi.


Mardi 7 juin.

Patricia d’une douce voix nous réveille.
Le thé brûlant avalé, nous partons en pleine nuit sur les routes D 60 et D 77. Il fait un froid humide mais le ciel est pur. Les enfants du CM2 sont prêts et bavards. Ils ont pour mission de protéger les massifs floraux d’Aups.
Je me retrouve tantôt devant le troupeau pour voir tous les yeux et museaux au même niveau, dodelinants dans une harmonie serrée, ou tantôt à l’arrière pour sourire du moutonnement des dos ronds, des oreilles pales à l’horizontale et du balancement des petites queues.
La traversée d’Aups est magnifique. L’air est cristallin ; le village endormi. Ces centaines de moutons pressés dans les ruelles étroites, me donnent le frisson. Il est impossible que les habitants n’aient pas entendu le tintamarre des clarines.
Les boucs portent d’énormes redons bombés (uniquement pour la transhumance). Ces grosses cloches, au son unique et grave, sont maintenues aux cous par de magnifiques colliers de bois. Anes et cadets ont de belles sonnailles, les chèvres arborent elles aussi de grosse cloches.

Sur les départementales, des voitures perturbent notre avancée. Si elles arrivent face au troupeau, aucun problème, elles se rangent sur le bas-côté et attendent patiemment. Si elles rattrapent le troupeau par l’arrière, elles doivent attendre le signal de Alphonse. Sur la gauche de la colonne, elles doivent coller les talons du berger et avancer à la même vitesse que lui sans laisser d’espace entre elles.

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Photo : Patrick Fabre, Maison de la transhumance.

Alphonse à grands renforts de sifflements et avec l’aide efficace de ses chiens qui « bordent », étire la colonne des moutons qui s’écartent jusqu’à Paul en tête.
Les agneaux frôlent les carrosseries (certains se font écraser les pattes), les chiens naviguent entre les véhicules, je n’aime pas ces épisodes scabreux.

Un intermède rend Paul fou furieux. Alors que le troupeau avance sur la route, en contrebas, des chèvres magnifiques sautent les grillages de leur belle propriété et tentent de nous accompagner. Paul distribue des coups de fouet et gesticule. Il réussit enfin à dissuader ces splendides caprins. Je ne rapporterai pas les bordées d’injures ! Pendant cette tempête, Alphonse imperturbable avance d’un pas lent alors qu’il se roule son éternelle cigarette.
Nous entamons la montée du col de Saignadou. Je suis à la tête du troupeau. Il fait chaud, la montée est lente et poussiéreuse.
Un âne décide de se rouler au milieu de la piste, les brebis déjà peu disposées à déambuler s’arrêtent net, hésitent. Elles ont soif et décident d‘entamer une grève sur le tas ! Paul bougonne, sépare la tête du troupeau du reste, pour donner un petit élan à la petite unité et faire repartir l’ensemble.
Des boucs s’affrontent en duel. Un âne se perche sur un monticule boisé et refuse de descendre. Paul s’énerve. C’est toujours la galère pour passer ce col. Mais une fois passé le sommet, les ovins accélèrent subitement car ils savent trouver de l’eau dans la jolie prairie en contrebas. Le casse-croûte des humains y est d’ailleurs prévu !
Hélas, bien que nous fussions en juin, la sécheresse est très prononcée et les brebis doivent se contenter de brouter les genêts. Les enfants de Vinon nous quittent. Le gyrophare de la voiture prend feu.
Nous regagnons la D 51 pour déjeuner en sous-bois.
Les filets sont ancrés, les brebis abreuvées. Certains repartent chercher la caravane et faire des courses. Je m’endors sur le tas, deux heures !
Au repas, vers 14 heures, un ami berger prévient Alphonse que l’herbe est rare là où il voulait faire manger et dormir son troupeau. Il lui conseille un champ bien dégagé à l’entrée d’Ampus.
Patricia me tend un appareil photo jetable qu’elle m’a acheté en supérette. Je suis ravie. Une première photo de la tablée est aussitôt prise. Les jeunes ont découvert, ce jour, les charmes de la vaisselle en plein air. A l’eau froide, dans deux bassines, il s’agit quand même de laver et d’égoutter les ustensiles pour 18 personnes ! Le soleil sèche gratuitement pendant la sieste. Le prélavage peut être fait gratis par ... le vieux chien miraculé qui jouit d’une totale liberté vu son grand âge et l’excellence de ses anciens services de berger.

Après une bonne sieste et le petit goûter traditionnels, Alphonse décide subitement de lever le camp ! Quelle mouche l’a piqué ? Je ne saurai jamais.
Il paraîtrait que Alphonse est assez imprévisible ! Je ne me permettrai pas de donner un avis car je ne le connais pas suffisamment. Avec moi, il est toujours prévenant et s’enquiert souvent de ma condition physique. Ce qui est certain c’est que lui SAIT où il veut en venir.

Son grand père était berger en Espagne et son père ouvrier agricole en France.
Il vit sept mois de l’année, dans le Haut Var avec Patricia, également bergère, et leurs deux enfants ; puis cinq mois dans les alpages à garder son troupeau et ceux d’éleveurs amis.
Alphonse connaît le parcours dans le moindre détail et sait où trouver l’eau, l’herbe et l’ombre. Il parcourt 15 à 20 km par jour en deux fois, de 4 heures à 10 heures puis de 19 heures à 23 heures. Les brebis doivent pâturer et se reposer (chaumer) en évitant les grosses chaleurs. Elles avancent à leur rythme (2,5 km/h) souvent sur des routes goudronnées car les drailles ont disparu. La cohabitation avec les automobilistes n’est pas facile pour le berger. Mais le plus souvent le sourire et l’émerveillement des conducteurs sont de mise. Je n’ai jamais vu autant de caméscopes et d’appareils numériques si rapidement opérationnels !
Alphonse évolue d’un pas tranquille, souvent en queue du troupeau et se roule continuellement des cigarettes.

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Photo P.Guiraud

Il pratique aussi beaucoup le téléphone portable ! (plus souvent que son fouet).
Aux repas avec les différents convives, il échange des informations sur la transhumance qui le précède (un troupeau de 2500 têtes est avant nous) et les possibilités herbeuses qui lui restent pour ses bêtes. Cela modifie obligatoirement l’allure de sa progression et parfois le changement de chaume.
À des points précis, il doit aussi récupérer des nouveaux venus, des brebis, un âne etc. L’année dernière, 2 vaches accompagnaient sa transhumance.
Pas besoin d’ordinateur : dans sa tête tout est bien programmé. Selon le cycle naturel de ses animaux, son sens de la nature, sa connaissance du terrain et l’habitude des transhumances, son « feeling » lui dit quand « il faut partir ». Les autres n’ont qu’à suivre ! D’ailleurs, le troupeau a déjà réagi et s’enfile sur la route. Paul est mécontent et n’apprécie pas ses départs inopinés. Le reste de l’équipe s’affole et enfile les gilets fluo en quatrième vitesse !
Patricia reste en plan avec son bourguignon qui mijote pour le soir. Nous nous arrêtons ... trois ou quatre km plus loin, sur la D 49. Le troupeau descend dans un magnifique champ herbeux, indiqué par l’ami. Dix à douze filets de 50 m sont plantés. Les agneaux cherchent leur mère qui leur répond en bêlant. L’eau est distribuée dans les auges.

Assise sur le talus, je goûte cette fin de jour ensoleillée et admire toutes ces bêtes heureuses de brouter. Les brebis sont de race Mérinos ; rustiques elles peuvent marcher longtemps. Les cadets (moutons castrés) arborent des sonnailles imposantes et un pelage très étudié. Sur leur dos, trois touffes de laine n’ont pas été tondues, des guirlandes d’étoiles ont été imprimées sur leur toison à la peinture textile à l’aide d’un tampon en fer. Les cadets sont plus familiers que les brebis, ils se laissent volontiers caresser et ont tous un surnom (Titeuf, etc.). Alphonse marque chacune de ses bêtes sur les flancs droits.

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Les menons
Photo : Maison de la transhumance.

Les cadets doivent en principe mener le troupeau, mais cette année, c’est une magnifique chèvre blanche « Caroline » qui s’en charge.

C’est décidé le campement du soir est sur place.
Je peux enfin monter ma petite tente et imaginer que je me coucherai tôt. Mais c’est sans compter les vingt personnes qui festoieront le soir à table !
Ne pas reprendre la route ce soir, perturbe le troupeau. Il s’agite en tous sens et forme d’interminables files d’un bout à l’autre du champ. L’effervescence dure longtemps au son de bêlements déchirants.
Il fait très froid et je m’enfile dans mon duvet toute habillée y compris l’imperméable avec capuche serrée. Je grelotte toute la nuit, mais n’entends pas les sangliers qui rodent près du campement. Pourtant Twist a bien aboyé et les chiens noirs ont répondu.


Mercredi 8 juin.

Le départ est vers huit heures sans précipitation. Pour une fois que je suis fin prête toute habillée au sortir du lit !
Nous avons de l’avance sur le timing du voyage car un troupeau doit nous rejoindre à Castellane. Alphonse décide de faire manger ses bêtes au maximum. Nous cheminons lentement. Le temps est nuageux et frais. La couleur des toisons est changeante selon la lumière lorsque le troupeau est compact. La laine épaisse est encore humide de la nuit, elle prend la même couleur que les pierres sèches des murets. Les chèvres se font des cures de genêts et de valérianes roses.

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Photo P. Guiraud


Neuf heures : nous traversons Ampus. Je peux acheter pastis et whisky pour l’équipe et un nouvel appareil photo jetable.
Nous nous dirigeons en contrebas du village vers le champ nouvellement indiqué pour chaumer. Malheureusement, un autre berger est déjà passé avec son troupeau et nous devons descendre plus profond dans le vallon, près de la zone d’épuration.
Le troupeau refuse net d’avancer, ne connaissant pas ces nouveaux lieux. Alphonse et Paul, aidés des chiens, déploient toutes leurs ruses, en vain. Ils décident alors de passer des brides aux ânes et de les tirer vers la descente. Une à une chèvres et brebis condescendent à suivre.
Les filets sont posés, l’eau distribuée, les chiens noirs attachés, le Patou est au milieu de son troupeau. Il est 10 h. 30. Nous resterons jusqu’à 17 h.

Paul explique simplement les trésors de la nature. Toujours dans son sillon, les yeux rivés sur son maître adoré, sa chienne noire ne le quitte pas. Il lui témoigne d’ailleurs beaucoup de signes affectueux et vérifie souvent qu’épillets ou tiques ne la blessent. J’aime bien être devant le troupeau avec eux et partager leur complicité.
Je prends souvent la défense de la biquette blanche, souffre douleur de Paul : il paraîtrait qu’elle avance trop vite ! Je marche parfois à reculons tant le troupeau est beau à regarder. C’est extraordinaire de voir tous ces museaux roses dans ces faces claires veloutées si rapprochées. Tous les yeux regardent droit devant dans la même direction, le souffle court, la marche saccadée mais appliquée. On ressent beaucoup de bonne volonté générale et l’envie de progresser dans un bel ensemble compact. J’ai envie de me fondre dans le troupeau, à la chaleur de ces bêtes flanc à flanc dont l’odeur chaude m’est agréable.
Le départ est fixé à 17 heures et nous convergeons vers une draille magnifique sur la D 51 avant Châteaudouble.

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Draille.
Photo : Maison de la transhumance.

Les drailles ont pratiquement disparu. Les paysans ont récupéré ces voies destinées aux transhumants pour les cultiver et les départementales goudronnées ont recouvert leurs tracés. Aujourd’hui il ne reste que quelques tronçons praticables bien connus des bergers. Les moutons sont transportés aux alpages en camion.

Nous montons allègrement parmi les cistes et les genêts pendant deux heures.
Les brebis ont bien mangé et ne sont pas fatiguées. Les lacets du sentier sont moins prononcés qu’au Saignadou. Les moutons de tête n’aperçoivent pas la queue du cortège dans les virages en épingle à cheveux ; cela évite les tentatives de traversées hasardeuses et une belle confusion
Nous passons devant de très laids affûts de chasseurs de sangliers et devant les enclos des chevaux de Sullivan. Les chèvrefeuilles, ce soir, embaument. Nous passons le hameau St Martin et posons le campement du soir. Il fait presque nuit.
Après le dîner, je monte ma tente en un clin d’œil et n’attends pas la personne qui doit monter l’autorisation officielle pour la traversée du camp militaire, le lendemain.
Il est 23 h. 30. Au loin dans la rade illuminée, Saint Raphaël scintille. J’y suis insensible, car frigorifiée. Je vais me coucher toute habillée. C’est l’horreur !
Dans la nuit, un chevreuil s’approche des hamacs.
Le réveil est prévu pour quatre heures. Il avoisine le zéro, nous sommes à 900 m. d’altitude.
Les brebis s’endorment vite à présent. Elles ont pris le rythme de la transhumance et perdu un peu de leur excitation.
Quant à moi, je me suis adaptée à ce nouveau mode de vie au grand air. Je ne suis pas fatiguée et j’adore vivre en symbiose avec ce magnifique troupeau.
La vie est lente et régulière. Certes les nuits sont un peu froides et courtes, mais les siestes, longues et réparatrices, compensent. L’ambiance est saine, joyeuse, et les différences de génération équilibrent bien notre groupe. Ce voyage est pour moi une réussite.
Le seul bémol est de n’avoir rien su avant de partir sur le déroulement d’une transhumance. J’aurais apporté des effets plus chauds et une lampe frontale.


Jeudi 9 juin.

Départ vers cinq heures. Les brebis dorment encore. On entrouvre les filets, Twist sort et va saluer comme chaque jour ses congénères noirs. J’aime beaucoup l’attitude nonchalante de ce gros nounours blanc. Il a l’habitude, lorsqu’il nous flatte, d’entrouvrir sa grosse gueule et nous prendre la main, sans serrer.
Paul et Alphonse relèvent les fatigués, les éclopés, les blessés et les montent dans la bétaillère.
Nous partons par les pistes qui traversent le camp militaire de Canjuers. Il fait beau. Nous gagnons des sortes de canyon où les brebis se confondent avec les roches rosées. Dans une nature restée très sauvage, beaucoup de munitions usagées jonchent le sol.
Le casse croûte est judicieusement prévu à la croisée des chemins balisés où de beaux militaires musclés font leur jogging. Trois militaires traversent le troupeau éparpillé, Twist se précipite immédiatement pour chasser les intrus.
Les animaux mangent tranquillement.

Je photographie de magnifiques hampes de verbascum. Les hellébores sont défleuries mais les graminées sont splendides. J’ai sous les yeux un catalogue couleur des plus réussi (et je ne peux rien chaparder !).
Les stipas tenuifolia ressemblent aux cheveux d’ange, les fétuques déclinent tous les bleutés.
Luzule,carex, stipa abondent. Trèfles, chardons, santolines, statices côtoient les vesces, les sénécios, les hélichrysums et les aphyllantes de Montpellier. Tout embaume.

Nousapercevonsau loin la caravane qui, depuis Montferrat, monte les tournants de la D 955 jusqu’à Canjuers. Patricia est au volant. Elle a plié seule intégralement le dernier campement (toute l’intendance de la caravane mais aussi le matériel : filets, abreuvoirs, batterie etc.)

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Filets.
Photo : Maison de la transhumance.

Patricia est un bout de femme robuste et volontaire, bien rodée à la transhumance. Elle dirige tout de main de maître avec beaucoup d’humour, sans trop le crier fort car le milieu est macho. C’est une vraie bergère doublée du savoir-faire d’un chef d’entreprise. A la transhumance elle sait gérer les achats et faire, avec les moyens du bord, des repas pour des tablées impressionnantes. Elle règle méthodiquement montage et démontage des bivouacs. Elle n’oublie jamais le carré de chocolat, le pot de nutella, le café et les bonbons qui ravigotent en cours de route. Elle surveille attentivement la sécurité sur les routes départementales et le respect des massifs floraux municipaux. Elle utilise souvent son portable, précieux allié, pour gérer à distance le management de sa maison.
La transhumance est une période fatigante et agitée, mais les bergers aiment beaucoup ces parties de rigolade entre copains, et les repas festifs en pleine nature.
Nous chaumons au « stade » sur la D 955 près de Canjuers. Un trafic incessant de magnifiques motos Harley, de toutes nationalités, sillonne cette route. Alors que les filets sont en train d’être posés, Twist se balade sur la chaussée, énervé après certains véhicules. Le rappel à l’ordre des gendarmes est immédiat. Alphonse mécontent attache exceptionnellement le Patou blanc pendant le repas. Le temps est gris et il fait froid à nouveau.

Après la sieste, vers 17 h. nous repartons sur la D 955. Twist se fait une longue fugue en sous bois, sans doute pour se venger. Alphonse, soucieux, se retourne souvent et le cherche des yeux, mais poursuit sa progression avec ses chiens noirs et son troupeau. Ces chiens noirs sont semble-t-il des bâtards (peut-être des bergers de le Crau). Ils sont vifs, intelligents et dociles. Je suis admirative devant leur travail et la franchise de leurs regards. Pipo, un chiot de 4 mois fait son apprentissage sur le tas. Il s’écroule à chaque halte, épuisé. Le vieux chien de 12 ans se refait une petite santé et suit vaillamment la transhumance (lorsqu’il n’est pas enfermé de force dans le fourgon). Il était paralysé il y a quelques années ; Patricia l’a sauvé. Il a perdu sa position de chef et se bat continuellement avec le nouveau leader. Alphonse récupère une brebis qui boite et à l’aide de son opinel lui scalpe le sabot. Il faut lui enlever l’épine qui la blesse.

Nous arrêtons vers 21 h. 30. Twist a rejoint, l’air de rien, notre équipée bruyante. Il fait glacial, la pluie menace. Nous sommes près de Comps-sur-Artuby, à 800 m d’altitude au bord de la route.

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Photo : Maison de la transhumance.

Après tétoune, l’apéro est servi. Alors qu’il raconte une histoire drôle, un nouvel invité s’embrouille et commence une crise de delirium. L’un des convives est infirmier et ne s’émeut pas outre mesure. Cela jette malgré tout un froid dans l’assistance !
Le coucher est à 23 h. 30. Je claque des dents avant même de m’allonger. Si seulement j’avais emporté le duvet d’hiver.


Vendredi 10 juin.

Heureusement, il n’a pas plu cette nuit. Le lever est à quatre heures, le départ à cinq. Je ne dirai jamais assez combien je regrette les polaires restées dans l’armoire à Paris.

La route 955 est belle et dégagée jusqu’à Comps. Il faut parfois empêcher le troupeau de se désaltérer dans l’Artuby. Avec Paul et sa chienne, je marche à l’avant avec toujours le même scénario derrière nous. Je ne m’en lasse pas. La chèvre blanche, bien décidée, avance à ma hauteur (je lui gratouille souvent son début de corne). Viennent ensuite les ânes et l’ânon collé à sa mère. Ils se laissent flatter et sont friands de petites gourmandises. Quelques brebis s’avancent avec le cadet Titeuf, puis les boucs toujours aussi craintifs et querelleurs. Chèvres et brebis suivent docilement avec leurs agneaux marrons, noirs, blanc, tachetés avec queue ou sans queue.
Les ânes gris sont des provençaux, à la croix noire dessinée sur le dos et l’encolure. Le petit ânon de 3 semaines ne se laisse pas approcher. Sa mère le veille, l’éduque, le fait téter et lui masse le ventre à l’aide de son sabot. Parfois elle le bouscule du nez pour le faire relever ; mais beaucoup de tendresse et de douceur s’échangent entre eux. Un jour j’ai vu un âne saisir dans sa mâchoire le dos d’un mouton allongé et le soulever sans ménagement pour le faire déguerpir. Ces cinq ânes accompagnent les bergers pour le plaisir. Autrefois ils portaient des charges, mais aujourd’hui l’ère des camionnettes apporte un autre confort au quotidien des transhumants.
Les têtes éveillées de la vingtaine de caprins émergent toujours au dessus de la rivière ondulante laineuse des moutons. Leurs frimousses sont droites, souples, toujours la lèvre prête à cueillir une églantine, une ronce, un chèvrefeuille ou des fleurs de genêts. Ces chèvres colorées sont guillerettes, fantasques, légères, elles grimpent sur le moindre muret. Très curieuses, très gourmandes, elles sont imprévisibles et mettent de l’ambiance et de l’animation.

Nous passons Comps et empruntons un instant la D 21 avant d’endrailler pour reprendre la D 955. Sur ce chemin raide et caillouteux, je photographie un magnifique énorme fossile au sol.
L’arrêt casse-croûte est au dessus de Jabron en haut sur le vallon.
L’ancienne draille continue, mais non entretenue, elle disparaît plus ou moins. Nous empruntons donc le goudron de la D 52 puis de la D 252 jusqu’au pont du Bourguet, dans le ravin de Robion.
Les buis sont énormes et sentent bon. Les acacias sont en fleurs, l’herbe est fraîche près du torrent bien qu’il n’ait pas beaucoup d’eau. Tout le troupeau se désaltère avec bonheur.
Le sol est sec, les piquets difficiles à planter. Il fait beau ; Alphonse nettoie le long manche de sa houlette (crochet de fer recourbé destiné à attraper la patte arrière du mouton pour l’immobiliser)
Une fois le déjeuner avalé, la sieste est bien agréable. Les brebis mangent un long moment dans le lit de la rivière. Elles n’aiment pas se mouiller les sabots.

Vers 19 heures nous partons sur la D 252, passons Le Bourguet en veillant à ce que le troupeau ne broute pas les foins fraîchement coupés.
Mon sac à dos me semble assez lourd (des petits plaisantins m’ont chargée de soi-disant....fossiles !) Certains voient des sangliers en lisière de bois, d’autres trouvent un vélo rouge tombé d’un camping car.
Mais tous, nous « quittons la France » en passant du Var aux Alpes de Haute Provence. Par la D 102, nous nous arrêtons au col de Robion (1100 m). Il fait nuit et froid. Au loin le Mandarom est illuminé.
Je ne serai pas la seule à avoir froid cette nuit-là.


Samedi 11 juin.

Réveil à quatre heures pour partir à cinq.
Nous descendons vers Castellane en laissant la D 102 et ses sinuosités, pour couper court par des sentiers pour le moins pentus et des ravines en éboulis.
Je fais attention à ne pas me laisser embarquer par le flot des brebis qui dévale sans souci.
Le casse-croûte se passe non loin de ... la décharge à ciel ouvert.
C’est jour de marché à Castellane, jolie petite bourgade très fleurie. La traversée se fait sans incident, avec beaucoup d’admirateurs qui marcheront ensuite sur un tapis de crottes. A la sortie du village le « parc pour transhumance et baignoire à ovins » sont indiqués par un petit panneau vert. Nous nous y dirigeons, en grappillant au passage de délicieuses cerises dans les jardins riverains.

Les brebis sont parquées pour deux ou trois jours. L’herbe est dense.
Lorsqu’ils ont chaud les moutons, par petits groupes, forment une sorte de mêlée de rugby en se cachant la tête sous les épaules. Par leurs bouches ouvertes les souffles ventilent le groupement par le dessous.
Personne ne me dit qu’il y a possibilité de se doucher au camping municipal, je m’éclipse donc, comme chaque jour pendant la sieste, dans la nature avec ma bassine d’eau froide. La toilette est sommaire.
Alphonse parle d’un troupeau qui doit se joindre au nôtre. Il faudra donc laver avec traitement sanitaire ces nouveaux venus dans la baignoire à ovins, afin de ne pas propager maladies ou parasites. Je vais visiter l’endroit mais ne verrai pas cet épisode musclé.
Tout le monde passe le temps comme il peut : courses au supermarché, douches au camping, emplettes à Castellane, etc.

La nuit est enfin bonne. Il fait moins froid. On n’entend pas les sonnailles du troupeau parqué assez loin ; c’est la première fois.


Dimanche 12 juin.

Réveil vers 7 h. 30.
Après le petit déjeuner, on change le troupeau d’herbage. En passant près du campement, les ânes raflent toutes les gamelles des chiens et les boucs piétinent les affaires et grignotent les hamacs. On ne parle plus de l’arrivée de nouvelles brebis, mais d’aller chercher un nouvel âne.

A midi, je salue tout le monde. Une amie est venue me chercher en voiture.
J’aurais pu rester jusqu’à la fin de ce voyage étonnant, mais faute d’information au départ, j’ai du fixer moi-même la date de mon retour.
Il me reste un goût d’inachevé. Cependant je repense à Sœur Emmanuelle, une extraordinaire petite bonne femme de 97 ans, qui, tout en étant rebelle, avait obéi à ses supérieures jusqu’à 60 ans. A l’âge de la retraite, elle commençait une « nouvelle vie » et fonçait comme une adolescente vers les bidonvilles du Caire. Elle prétendait (preuves à l’appui) qu’à 60 ans la femme est dans la force de l’âge et peut encore réaliser toutes ses envies et concrétiser tous ses rêves ! A mon modeste niveau, peut-être l’année prochaine pourrais-je reprendre le circuit à partir de Castellane et connaître l’effervescence joyeuse des brebis en fin de transhumance ? Ou bien, me diriger vers la Lozère, sur les drailles des Cévennes, avec d’autres bergers, ou bien encore, goûter à la transhumance des vaches vers l’Aubrac ?

Odile Vacaresse. Juin 2005


Repères topographiques

L’itinéraire décrit dans le texte se suit aisément sur la carte Michelin au 1/100 000, n° 114, Côte d’Azur, Var, Gorges du Verdon.

Ligne générale : départ de Ginasservis, pli n° 5, à un pan ( 22 cm environ ... sur la carte évidemment) au nord de Saint Maximin. Cap à l’Est jusque vers Châteaudouble (pli n°10). Ensuite cap au nord, traversée du camp militaire de Canjuers jusqu’à Comps sur Artuby, puis, toujours au nord jusqu’à Castellane.
La traversée du camp militaire de Canjuers est interdite hors la D 955. Elle est de plus périlleuse, des chars de combat étant en permanence à l’entraînement sur le terrain.

Repères lexicaux

Les mots de la transhumance proviennent tous des parlers occitans. Le lecteur en a trouvé quelques uns dans le texte. Cliquer ici pour en trouver d’autres.
Ceci explique l’aisance avec laquelle les bergers piémontais, occitanistes eux aussi, pouvaient s’entendre avec leurs confrères provençaux à l’époque ou le « patois » était la langue usuelle.

Repères bibliographiques

- De Fernand Braudel : La méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, t. 1, chap.1.4, Transhumances ou nomadisme : déjà deux Méditerranées, p. 96-118, neuvième édition, Armand Collin,1990.
Au XVIe siècle, la transhumance "normale" -de la plaine vers la montagne- coexistait avec une transhumance "inverse" -les propriétaires étant gens d’en-haut- particulièrement spectaculaire en Espagne où les troupeaux parcouraient 800 Km du piémont pyrénéen à la Castille, et en Italie où des troupeaux d’un million de bêtes joignaient les montagneuses Abruzzes aux plaines des Pouilles.
Et puis, lire Braudel, quel bonheur ! Il donne à ses lecteurs l’intelligence des paysages , il leur révèle l’aventure des pasteurs nomades devenus transhumants dans certaines conditions particulières. L’ouvrage ne se trouve plus qu’en occasion ou en bibliothèque.

- La Transhumance et le Berger de Bruno Auboiron et Gilles Lansard (Édition EDISUD).
- Carnet de Transhumance : des plaines varoises aux Alpes du sud, de Fabian Grégoire (Éditions ÉQUINOXE).
- Transhumance sur la route des alpages : Images en manœuvres (Éditions Maison de la Transhumance).
- La transhumance de Robert Doisneau (Éditions Acte Sud)
- La gazette de l’été : Bergers et transhumances (Supplément de la Gazette de Nîmes N° 322/323, Éditions SAGA)
- Vidéos téléchargeable (VOD) sur le site de l’INA :
La transhumance
Dans les Alpes de Haute Provence, c’est la période de la transhumance, à Salon de Provence, les bergers se sont regroupés avant le départ.Cette tradition tend à disparaitre, il ne reste presque plus de bergers.

Sites internet

- Un site franco-italien consacré à la transhumance en Provence et Piémont, très complet et abondamment illustré :
http://adam.mmsh.univ-aix.fr/transumanza/accueil/transhumance.htm

- Site de la Maison de la transhumance (en Crau), centre d’interprétation des cultures pastorales méditerranéennes :
http://www.transhumance.org/accueil.php

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Photo B. Dejean
Photo B. Dejean

Voir en ligne : Maison de la transhumance, centre d’interprétation des cultures pastorales méditerranéennes

P.-S.

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3 Messages

  • > La transhumance d’une parisienne. , par Christian Bonnet
    Le 23 décembre 2005 à 21:21

    La traversée d’Aups endormi le mardi 7 juin, me rappelle un passage de Pierre Magnan dans L’amant du poivre d’âne où il raconte ses souvenirs d’enfants, à Manosque vers 1920. Le voici :
    "Tout le monde avait fermé ses portes, tiré ses contrevents sur les lumières devant cette inondation de moutons car lorsqu’ils trouvaient le moindre interstice dans nos forteresses claquemurées, ces animaux patients et obstinés poussaient machinalement du museau et comblaient tous les creux qu’ils rencontraient. Si la clenche des étables et la cadole des vantaux tenaient mal, on retrouvait leur marée laineuse jusqu’au fond des caves, ayant parfois soulevé des barriques hors de leur tins. Ils submergeaient les escaliers, étouffaient dans les poulaillers les poules endormies sur leurs œufs. On les entendaient souffler sur les portes palières qu’on n’osait plus ouvrir, de crainte de les voir déborder jusqu’aux cuisines, jusqu’aux buffets des salles à manger.
    Entre les riverains et ce cataclysme naturel, il n’y avait pas d’amour perdu. Dans la nuit, humble et sans bruit, sans même l’accompagnement des clarines dont on immobilisait le battant pour la traversée des villes, le scabot reprenait sa route vers la Crau. Le malheur et le mystère, voici tout l’enchantement que tiraient mes cinq ans de ces dix mille bêtes résignées, ne tenant debout que parcequ’elles étaient coincées les une contre les autres et de ces hommes - lei pastré, disait-on sans aucune sympathie- de ces hommes tout noirs qui ne vivaient pas comme nous et venaient d’ailleurs.
    Au matin, mettant le nez à la porte, Mme [suit une longue liste de voisines] poussaient les hauts cris devant le tapis de crottes qui déferlait jusqu’à leur corridor. Avec des commentaires de porte à porte où le scabéou était voué à tous les diables, chacune s’emparait d’un balai et poussait vers le caniveau ce surplus de fumier dont n’avaient que faire des gens qui en possaidaient déja de pleine cours, de pleines écuries."

    (Le "scabot" est un important troupeau de plusieurs milliers de bêtes.)
    La transhumance interresse les gens d’en-bas et ceux d’en-haut.
    Mais dans l’entre-deux les transhumants étaient redoutés.

    C.B.

  • précision Le 17 juin 2007 à 19:40

    Une petite précision : il ne s’agissait pas d’élèves de CM2 mais d’élèves de 6ème !

  • Réponse à votre texte sur la transhumance Le 17 janvier 2008 à 09:48

    Votre texte est saisissant de vérité. On ne peut pas mentir lorsque l’on suit comme vous un troupeau. J’ai reconnu le bouc du Rove peint par Emile LOUBON toile exposée au musée Granet peintre du monde rustique. Dans les années 60 j’habitais à Draguignan et le berger de St-Hermentaire pratiquait la transhumance, son fils faisait ses études au lycée Ferrié. Ce berger était fier de voir son fils prendre une autre voie que lui. D’ailleurs lorsqu’il a réussi son Bac, il lui avait offert une voiture de prestige. Que de sacrifices !!! De brebis vendues !!! Ce père avait du l’écarter de ce beau métier.

    A l’époque la transhumance commençait par la montagne du Malmont à Draguignan, poursuivait par l’ancienne voie romaine, traversait Chateaudouble par votre draille et certainement la route dont vous parlez. Merci pour votre texte.

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