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Accueil > Balades > La reine Jeanne du pape :

Pont de la reine Jeanne, la fuite en Provence

La reine Jeanne du pape :

un roi mais point trop.

À la différence du roi Robert, Jeanne n’est ni théologienne ni chantre de la théocratie angevine. Elle ne s’intéresse pas à ces questions. C’est une catholique convaincue, d’une générosité agissante (pas toujours à bon escient disent ses détracteurs), animée de la foi du charbonnier et tremblante pour le salut de son âme.
Le crime d’Aversa et le chaos qui s’en est ensuivi la submergent. Des gens à qui elle n’a rien demandé réalisent ses désirs secrets : serait-elle sorcière ? Le chaos serait-il une punition divine ? Ou bien s’agit-il du début des grandes épreuves manigancées par l’Antéchrist qu’annonçait le grand-père ?
Emprisonnée dans son château fort depuis plus de trois mois, privée de ses familiers les plus chers, elle ressent un impérieux besoin de confiance et d’échanges sincères. Il lui faut sortir de sa prison, élargir sa vision, et obtenir l’aval de l’autorité pontificale.
Le pape Clément VI qui la reçoit en Avignon a été élu un an avant la mort du roi Robert, son conseiller dans la gestion des querelles italiennes. Depuis lors il s’était montré fort maladroit dans ce domaine et portait une part de responsabilité dans les malheurs de Jeanne. Lui aussi souhaitait la rencontrer. L’un et l’autre s’attendaient sur un terrain consensuel délimité par d’anciens et fréquents échanges de courrier.

Deux papes

Robert avait préparé son testament avec le prédécesseur de Clément VI, le pape Benoît XII. On ne peut imaginer deux personnalités plus contrastées.
Jacques Fournier, moine cistercien à l’abbaye de Fontfroide puis évêques de Pamiers [1] fut le troisième pape d’Avignon, élu en 1334. Il fit bâtir le premier palais pontifical. Ses dimensions colossales et le dépouillement de son architecture reflètent bien la personnalité du commanditaire.

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Photo : http://www.avignon-et-provence.com/

Bibliographie de Benoît XII


D’extraction modeste, ce pape redoutait les grands de ce monde, leur immoralité foncière et leurs foucades. Lui ne voulait pas d’un Hongrie sur le trône de Naples. Trop puissants voisins et trop belliqueux à son goût, il redoutait qu’ils n’aggravent encore les dissensions entre les royaumes chrétiens. La France et l’Angleterre en guerre pour la succession au trône de France suffisaient à sa peine.
Rien de tel avec Clément VI. Conseiller et ambassadeur de Philippe VI, puis son chancelier (premier ministre dirait-on aujourd’hui) pendant la décennie précédente son accession au pontificat, il eût été un Richelieu dans d’autres circonstances.


Bibliograpbiede Clément VI


Pour avoir beaucoup fréquenté les grands, cet homme d’une rare intelligence ne les craint pas. Ce qu’il redoute ce sont les désordres dans les nations chrétiennes et les guerres qu’elles se livrent. Le testament du roi Robert est à ses yeux d’homme du nord, une combinaison florentine bien propre à maintenir des querelles médiévales et à provoquer des explosions incontrôlables. Dans les réclamations de la maison de Hongrie (auxquelles Jeanne s’est associée un temps) il voit les prémisses d’une guerre supplémentaire. En 1344, il casse le testament de Robert et ordonne le couronnement d’André
.

Écoutez-moi, ma fille

Passée la phase protocolaire et les premières négociations, tous deux se retrouvèrent en tête à tête dans la bibliothèque privée du pape, dite Salle du cerf

Au premier entretien, le pape se fit raconter les événements vécus par Jeanne, depuis l’assassinat jusqu’à sa fuite précipitée. Au fur et à mesure de son récit, Jeanne sentait remonter l’angoisse qui ne la lâchait pas depuis plusieurs mois et, n’y tenant plus elle finit par demander - ou peut-être affirmer - Je suis damnée ?
Écoutez-moi ma fille, commença le pape après un long silence, si vous êtes damnée je le suis avec vous. En cassant le testament de votre grand-père, j’ai voulu ôter l’épine irritative, prévenir le malheur. En cela j’ai manqué de prudence car Robert était mieux avisé que je ne le suis. Je vous en demande pardon. La couronne que mon légat emportait vers Naples, déséquilibrait le fragile équilibre de sa combinaison, j’ai lâché les loups. Pardonnez-moi. Toutes les tribulations que vous avez souffertes me sont imputables. Pardonnez-moi.
À chaque séquence le pape se frappe la poitrine d’un mea culpa. Et comme Jeanne, interloquée, demeure silencieuse il se résout à expliquer. Vous porteuse d’un petit Hongrie et mon légat porteur d’une couronne pour André, le royaume et le comté allaient basculer dans l’escarcelle Hongroise. Pour les Tarentes c’était un échec possiblement définitif. Rendus à cette extrémité, ils ne pouvaient surenchérir qu’en supprimant le couronnable, c’était le moyen le plus commode.
Pourquoi le plus commode ? Mais parce que vous leur avez fourni les assassins, vous le savez bien ! J’ai fourni le motif et vous les meurtriers. Voyez-vous, nous avons tous deux notre part dans les causes du meurtre, et de cela il nous faudra rendre compte au jour du Jugement.
Maintenant prions. Nous poursuivrons demain si vous voulez bien.
Ils s’agenouillent côte à côte, elle sur le prie-dieu et lui sur le carrelage glacial.

Le second entretien prit le tour d’une leçon que le pape semblait pressé d’administrer.
Écoutez-moi ma fille, commença-t-il encore... Lui qui la tutoyait paternellement dans ses courriers (comme il le faisait d’ailleurs avec toutes les têtes couronnées) tenait ses distances dans ces moments d’intimité avec cette jeune femme, dont le timbre de voix et la manière de bouger indiquaient assez quelle amoureuse ardente elle pouvait être.
Écoutez-moi ma fille, vous avez bien deviné une machination derrière les malheurs qui vous accablent. Vous soupçonnez vos cousins Duras et vos cousins Tarente. En même temps, craignant Dieu, vous redoutez d’avoir excité sa colère.
Rappelez-vous bien que Dieu est juste. Serait-ce justice que de semer la désolation sur tout le royaume, de persécuter des innocents, parce que sa reine encore enfant n’a pas aimé le garçon auquel on la destinait ? Non, n’est-ce pas ? Alors, dans cette affaire, plus que Dieu, craignez vos ennemis. Craignez surtout la famille de l’époux que vous avez choisi, contre mon avis je vous le rappelle.
Dans cette famille votre ennemie intime est votre tante Catherine de Valois, mère de vos cousins Robert et Louis de Tarente. Vous avez aimé le premier et épousé le second pour des raisons qui m’échappent. Mais restons-en à votre tante Catherine. Votre ennemie, elle l’est à double titre, personnel et familial.
Elle a épousé votre grand-oncle, Philippe de Tarente, pour justifier, par ses titres sur Constantinople, la conquête que votre famille se targuait d’entreprendre. Depuis lors, tout espoir de conquête s’est évanoui. Seconde déception, votre arrière-grand-père Charles II, avait promis que, si Robert n’avait pas d’héritier mâle, le comté de Provence irait à Philippe, son époux, et donc à leurs enfants. Or c’est à vous qu’il est finalement échu. Cette femme ambitieuse qui se fait toujours donner de l’« impératrice » a bien des raisons de se sentir flouée.
Avec l’accession de sa lignée au trône de France, il y a maintenant vingt ans, [2] son ressentiment peut s’exprimer dans un cadre familial et un projet politique. Les Valois s’intéressent au plus haut point à votre comté de Provence. Ils sont en passe d’acquérir le Dauphiné voisin et à ce titre tiendront des fiefs dans vos terres. Les bandes de mercenaires qu’ils lâchent par chez nous durant les trêves de leur interminable guerre avec l’Anglais témoignent elles aussi de leurs intentions.
Soyez donc assurée que votre tante et le roi de France étant de la même famille vous traquent de concert, l’une à Naples, l’autre en Provence.

Ordinairement, dit encore le pape, les assassinats politiques sont discrets et anonymes. Celui-ci fut tonitruant et signé. Tonitruant par la mise en scène qui vous a vous-même horrifiée.
Ce corps martyrisé, dénudé, défenestré puis pendu, fut préparé pour imprimer dans les esprits une marque indélébile. Le lieu, vos appartements dans le petit château d’Adersa, fut choisi pour signaler votre complicité. Et quelle économie de moyens ! Ils leur a suffit de détourner le meurtre passionnel ourdi vous savez par qui, puis d’utiliser à leur profit les réseaux gibelins pour semer l’agitation et la terreur. Tout cela porte la marque d’un savoir-faire qui ne s’acquiert que dans les très grandes familles.
Notez enfin qu’ils ne contestent pas votre légitimité comme le ferait un quelconque baron mal éduqué ; ils la savent juridiquement incontestable. Ils s’en prennent, très habilement, à votre dignité. Sous la torture ils font avouer à vos fidèles toutes sortes d’infamies et de turpitudes avant de les clamer sur la place publique à l’occasion de la mise à mort finale. Ils les salissent publiquement pour vous salir. Les manifestations qu’ils organisent aux cris de Giovanna ! Putana ! ne laissent aucun doute sur le destinataire.
Du même coup ils vous isolent et désorganisent le royaume, démontrant ainsi votre incapacité à gouverner seule comme le voulait Robert.
Au total, ils donnent le plus grand retentissement possible à la conclusion qu’ils veulent imposer : on ne peut pas laisser régner une reine indigne et incapable. Il faut la placer sous la tutelle d’un mari qui pallie son incapacité et qui la préserve de ses mauvais penchants et de ses mauvaises relations. Voilà de quoi ils veulent convaincre le peuple, les princes et... le pape.

La manière dont vous défendez vos intérêts dans cette affaire me demeure incompréhensible, dit encore le pape. Pourquoi avez-vous vous-même couronné de succès l’œuvre de déstabilisation entreprise par vos ennemis ? En épousant un Tarente vous avouez votre culpabilité. En choisissant Louis et non Robert - qui le premier me présenta une demande de dispense en vue de vous épouser - vous vous livrez à un pleutre, incapable de vous défendre. De plus vous aussi cherchez à forcer ma décision. Refuser le mari que vous avez vous-même choisi se serait renouveler l’erreur que j’ai commise en cassant le testament de Robert. Enceinte comme je vous vois, ce serait de plus créer le scandale et une situation inextricable.
Sur tous ces points difficiles j’aimerais vous entendre en confession auriculaire. Si vous le vouliez bien...

Ils sont assis face à face, proches à se toucher.

• Je me suis rendue, dit Jeanne. Pour faire face à l’invasion Hongroise il fallait d’abord faire cesser les émeutes et les manifestations. Je me suis rendue auprès de la princesse de Tarente, ma tante Catherine de Valois.
•Vous l’aimez donc tant ?
•Ma mère est morte. Ma grand-mère et mon grand-père aussi. Ils ont assassiné ma nourrice et sa fille, ma très chère sœur de lait. Ma parentèle française est éloignée et se désintéresse de mon sort. Catherine est tout ce qui me reste de famille. Elle m’a déconseillé d’épouser Robert parce que nos liens étant connus, ç’aurait été en faire un coupable manifeste. Elle m’a chaudement recommandé Louis et m’a vanté ses mérites. Je l’ai écoutée.
•Sur quoi, Louis s’est introduit chez vous. Il aurait « forcé votre porte » me dit-on. Mais vous n’avez pas appelé à l’aide. Au contraire, vous avez passé deux journées avec lui, enfermés dans votre chambre. Il a su séduire votre corps ?
Jeanne rosit. Elle a apprécié en effet que Louis soit, lui aussi, un amant succulent. Mais comment le dire au pape ? Dans un murmure elle avoue enfin
•Il est difficile de se soumettre à un mari imposé... y mettre un peu du sien...ça aide...

Un ange ou peut-être un remords passent. Tout est dit de ce qui peut l’être ? Jeanne a, pour sa défense, des éléments qu’elle n’a pas encore osé avancer, sachant ce pape hostile aux Spirituels. Cependant où les placer si ce n’est ici, dans le cadre protecteur de la confession ? Alors elle se lance. Avec des mots maladroits elle pioche dans ce qui lui reste de l’enseignement du grand-père Robert. Elle cite, pêle-mêle, l’entrée dans le Troisième Âge, l’Église parfaite de l’Esprit, le millénium de paix que son fils apporterait à la chrétienté, puis la parousie, le retour du Christ en gloire.

Pour masquer la colère qui l’envahit, le pape tourne son regard vers les rinceaux du décor. Voilà bien, pense-t-il, les désordres que la théologie hasardeuse de Robert peut provoquer dans une âme simple. Il devine que l’éducation première de Jeanne fut placée non seulement sous l’emprise des thèses spirituelles mais aussi sous celles de la société, discrète sinon secrète, du Libre Esprit. Selon eux, Dieu aurait mis dans la créature un sens infaillible du Bien : l’Amour. Rien de ce qu’il nous porte à faire ne saurait être corrompu par le Mal. Les restrictions sexuelles imposées par l’Église sont l’œuvre de pasteurs inaptes à entendre l’Evangile d’Amour universel.
Récemment ce pape a fait condamner les Flagellants. Eux accédaient à la « vision béatifique » de la divinité par les tortures qu’ils s’infligeaient. Et tous, Libertaires, Flagellants et Spirituels s’accordaient sur la diabolique illusion d’une fusion dans la divinité hors de toute médiation ecclésiale.

Libérée du regard inquisiteur du pape, Jeanne poursuit de plus belle. Sa voix sonne juste tandis qu’elle détaille tout ce vers quoi ont tendu ses efforts et ses espoirs. Alors, le pape se sent gagné par la naïveté et l’immense détresse de cette jeune femme, trop lourdement chargée et affrontée sans préparation à un monde de puissants, violents et cyniques. J’ai fait ce que je devais faire conclue-t-elle. Pourquoi Dieu m’abandonne-t-il ? Pourquoi me livre-t-il à mes persécuteurs ?

Le regard du pape revient à elle. Il prend ses mains nouées dans les siennes. C’est le geste coutumier par lequel le suzerain étend sa protection sur son vassal. Mais il y a plus dans son regard, quelquechose comme une connivence. Alors Jeanne glisse de son siège et s’agenouille dans la posture de l’hommage.
Écoutez-moi ma fille, commence-t-il enfin... Pour faire venir les mots il encense de leurs mains réunies.

De quoi demain sera fait, Dieu seul le sait...
Mais chacun sait qu’il n’a pas besoin de votre aide pour le faire...
Cessez de vouloir aider Dieu...
Cessez de vous prendre pour la nouvelle Vierge Marie.
Laissez aller...
Laissez Dieu à ses affaires et veillez aux vôtres.
Aidez qui vous pouvez aider, vos sujets, vous-même, votre mari, l’Église...
Ce sera bien assez pour une seule femme qui n’a d’autre mérite que d’être née princesse...

L’orgueil vous a empoisonnée dit-il encore. Il vous faudra apprendre la prudence.
Pour votre pénitence vous supporterez le mari que vous avez vous-même choisi. Il sera roi aux conditions prévues par le testament de Robert, c’est-à-dire un roi fictif.
C’est vous qui régnerez.
Mais il vous appartiendra de lui faire une place à vos côtés, en sorte qu’il ne perde pas la face et qu’il vous aide à rétablir la paix et la concorde dans le royaume...

Maintenant prions.
Lui aussi s’agenouille face à Jeanne et, fermant les yeux, commence d’une voix forte Credo in unum Deum, je crois en Dieu, le Père Tout-puissant...
Avec lui, Jeanne récite les paroles fondatrices jusqu’à ce que sa voix se noue. Elle plonge du nez et enfouirait son visage entre ses genoux si son ventre ne l’en empêchait. Alors elle soutient de ses deux mains sa tête pesante, tandis qu’une onde partie de son tréfonds la submerge et l’étouffe.
Elle sanglote et bave sa déréliction si longtemps contenue tandis que, plaçant ses deux mains sur la tête de sa championne vautrée, le pape enchaîne Pater et Ave. Il prie pour le pardon de ses erreurs à lui, pour le pardon de ses erreurs à elle, pour obtenir la miséricorde, la quittance et la paix de l’âme.

P.-S.

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Notes

[1connu de nos jours pour avoir fourni à Emmanuel le Roy Ladurie le matériau de son Montaillou village occitan, Galliamard, 1975

[2En 1328, Philippe de Valois succède à Louis X le Hutin, dernier roi capétien en ligne directe.

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