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Pont de la reine Jeanne, Jeanne héritière programmée

La reine Jeanne de Robert :

un Capricorne porteur de l’Âge de l’Esprit ?

Les difficultés économiques et sociales ont joué un rôle prépondérant dans les crises de la fin du Moyen Âge. S’y ajoutait un affaiblissement de l’Église, contestée par les autorités politiques, les hérétiques Vaudois et, de l’intérieur, par une partie des franciscains.

Dans ce contexte, le roi Robert est un concentré de toutes les tensions et les contradictions de son époque. Vassal du pape et champion de l’Église, il en est le plus fidèle soutien. En tant que croyant en revanche, il n’hésite pas à soutenir la critique franciscaine de l’Église dans ce qu’elle a de plus radical. Assoiffé de savoirs, il accueille et protège les plus grands artistes et penseurs de son époque et rêve de rivaliser avec eux. On lui doit une « Théologie de la pauvreté » et un nombre considérable de sermons. Son palais abrite un groupe de franciscains dissidents (des « spirituels ») qui constitue son refuge et son think-tanck. Ces gens ressemblent étonnamment aux évangélistes et pentecôtistes d’aujourd’hui. Leur discours et leurs comportements libertaires évoquent aussi les « faites l’amour, pas la guerre » des années 68.
Dans les dernières années de sa vie Robert ne quittera plus cette retraite, et c’est donc en son sein et sous l’influence de ses membres qu’il prit les dispositions testamentaires que l’on a vues. Il est plausible que sa vision du règne de Jeanne soit imprégnée de la théologie et des attentes très particulières de ce milieu.

La révolution franciscaine

Dès sa création par saint François d’Assise dans les années 1220, l’ordre mendiant des Frères Mineurs manifestait déjà une critique fondamentale de l’Église, ne serait-ce que par sa règle de vie. Alors que les prélats affichaient un faste scandaleux et développaient une administration bureaucratique et ignorante des malheurs du peuple chrétien, les Frères mineurs partageaient la vie du petit peuple à qui ils mendiaient le vivre et le toit. Ils avaient fait traduire les Évangiles en « langue vulgaire » (comme l’avaient fait avant eux les hérétiques Vaudois) et offraient des spectacles simples et émouvants. Citons la crèche dont ils furent les inventeurs. Sous le nom de Tiers-ordres ils organisèrent de nombreuses communautés de laïcs de toutes conditions sociales, hommes et femmes, célibataires ou mariés, qui partageaient leur vie entre activités familiales ou professionnelles et exercices spirituels. Pour apprécier la portée de ces innovations il faut les rapprocher de l’état antérieur du clergé régulier. Seuls les nobles accédaient à la vie monastique de plein exercice (avec « voix au chapitre », ce dont les frères convers ne disposaient pas), de même d’ailleurs qu’à la canonisation. Les "lavoratores" que l’on désignera plus tard par les termes de tiers-état puis de travailleurs étaient de fait, interdits de spiritualité.
Après la mort du "poverello", l’ordre franciscain se scinda en deux partis. Les « observants », majoritaires, demeuraient fidèles à la règle de saint François et s’accommodaient sans vergogne de la richesse de leur ordre. Les contestataires réclamaient que l’ordre renonçât à toute propriété privée pour rester fidèle à la pauvreté du Christ et de ses disciples. Connue sous l’intitulé de « spirituels » cette mouvance est à l’origine de multiples communautés de vie sous le régime du « Tiers-ordres ». Dans certaines de ces communautés - constituées de paysans piémontais - Engel et Marx virent les prémices des organisations prolétariennes. [1]

Petit frère Robert

Robert protégea toujours les « spirituels ». Il adhérait même à la faction la plus radicale de cette mouvance : les "fraticelli" (petits frères). Les fraticelli considéraient comme imminente une « mutation des temps » (une révolution totale) à l’issue de laquelle, comme les auditeurs des Apôtres après la Pentecôte, les hommes illuminés par l’Esprit, [2] pénétreraient le sens caché du message évangélique. « L’Église parfaite de l’Esprit pourrait prendre la place de l’Église de chair, et des hommes spirituels ayant parfaitement intériorisé la loi d’amour remplaceraient les évêques et les prêtres devenus inutiles ». (André Vauchez, page 328). D’où le nom de « Spirituels » donné à ce courant de pensée, très présent en Provence et dans le royaume de Naples, et qui débordait largement la faction des fraticelli. (Un tel programme ne manqua pas d’intéresser l’Inquisition. Nombre de fraticelli terminèrent leur carrière dans ses prisons ou ses fournaises après la mort de leur protecteur, le roi Robert.)

L’Âge de l’Esprit qu’espéraient les Spirituels, s’inspirait de la thèse des trois âges de l’humanité, due à Joachim de Flore, savant abbé d’un monastère calabrais, mort en 1202. Le premier âge est celui du Père ; il correspond à l’Ancien Testament et aux Hébreux réputés avoir fait du message divin une lecture légaliste (le permis et l’interdit). Suivait l’Âge du Fils correspondant au Nouveau Testament - les Évangiles - et à l’essor de l’Église romaine pratiquant une lecture littérale et confisquée par les clercs. Enfin, s’annonçait l’Âge de l’Esprit caractérisé par une compréhension totale du message divin dont chaque homme bénéficierait « en esprit et en vérité ».


Le résumé lapidaire qui précède n’a d’autre ambition que d’introduire le texte érudit et limpide de Jean Delumeau que l’on trouvera ci-dessous.

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Millénarismes. J. Delumeau

Joachim de Flore est le père de l’idée directrice selon laquelle le progrès oriente l’histoire de l’humanité. Lui l’applique à la compréhension du message divin. Beaucoup plus tard, Auguste Conte l’appliquera à la raison. De cette dernière il finira d’ailleurs par faire une divinité dont il s’arrogera le pontificat.


Joachim de Flore annonçait ces événements pour l’année 1260. Rien ne s’étant produit, les spirituels remirent le compteur en route à compter de l’apostolat de saint François. Leur doctrine empruntait en outre aux diverses apocalypses, celle attribuée à Jean et celles d’auteurs juifs qui ne figurent pas dans la bible chrétienne. On y retrouvait les épisodes connus : le règne de l’Antéchrist, la grande bataille du Bien contre le Mal, le millenium de paix sous l’égide d’un prince messianique, et enfin la parousie, le retour du Christ en gloire et le Jugement dernier [3]. Bien que non datés, ces évènements étaient présentés comme imminents.

Baignant dans cette atmosphère de fin des temps, Robert renonça à faire donner à sa petite fille quelque préparation que ce soit. À quoi la préparer en effet, sachant que le monde serait prochainement retourné comme un gant ? Et que les leçons des sages d’aujourd’hui seraient demain folies ? Aussi se borna-t-il à lui ménager une enfance heureuse, espérant qu’elle y puise confiance et énergie.

L’observation des signes confirmait Robert dans son choix. Des années durant il avait préparé à sa succession Charles, son fils unique et son héritier. Et voilà qu’au moment précis où Charles (que l’on appelait déjà Charles l’Illustre) montrait sa capacité à gouverner et entraîner les hommes, la Providence le lui ôtait. (La Providence, pour qui en ignorerait, c’est l’intervention de l’Esprit dans les affaires humaines.)
Elle le privait de son héritier naturel, de son héritier choisi. Et elle lui laissait cette fillette éclatante de santé que la mort de ses parents plaçait naturellement sur le trône. Signe on ne peut plus clair : cette fillette est choisie, ointe, comme lui-même et ses prédécesseurs.
 [4] Tout ce que la Providence lui demande c’est de faire pour Jeanne ce que Joseph fit pour Marie : la protéger de son mieux. C’est à quoi Robert consacra toute son énergie.

Dans un autre registre de ses spéculations, l’astrologie, Robert fut certainement attentif au ciel de naissance de Jeanne.

Robert l’Astrologue

Les chroniqueurs n’ont pas relevé la date de naissance exacte de la petite Jeanne. On sait seulement qu’elle se situe entre les dernières semaines de 1325 et les premières de 1326. Peu importe au fond le jour et l’heure : c’est un Capricorne. Or les données de l’astrologie confortent la vision théologico-mystique de Robert.

Le Capri Corne

On sait que le Capricorne est une chèvre, agile, résistante, nourricière. Mais on oublie qu’il est surtout la corne transformée et transformatrice de la chèvre (capri + corne), comme l’indique la mythologie grecque. La chèvre Amalthée allaita Zeus enfant dans une grotte de Crète. Lorsqu’il advint qu’elle se cassât une corne, le dieu lui offrit une rechange. Divine, on s’en doute. C’est la corne d’abondance venue jusqu’à nous qui se remplit magiquement d’une profusion de fleurs et de fruits. ( Ce thème bénéficie d’une abondante iconographie).
Le mythe traduit ainsi la position du Capricorne dans le cycle des saisons. Il occupe le solstice d’hiver, c’est-à-dire le moment où le soleil est au plus bas sur l’horizon et la nature pétrifiée par le froid hivernal. La sève cesse de monter, les arbres prennent l’apparence de la mort. Mais ce point bas porte en germe un nouveau cycle : bientôt le soleil remontera et la fertilité de la terre nourrira de nouvelles vies.

De la fertilité végétale on passe à la fécondité humaine en ajoutant un étage de spiritualité. Le 25 décembre, les Romains fêtaient le « soleil invaincu ». Aussi la jeune église chrétienne fit-elle en sorte que l’on honorât la naissance du Christ à cette date. On ne sait ni où ni quand naquit Jésus, mais le Christ, porteur du germe d’un nouvel âge, le Christ, lui, est du Capricorne.

Ainsi, dans la vision du grand-père Robert, le destin de Jeanne est-il à la fois grandiose et fragile.
Version Capricorne elle apporterait les bienfaits matériels de la corne d’abondance. Version Spirituels elle enfanterait comme Marie. Elle mettrait au monde un prince christique. [5] Sous son égide, juifs, musulmans et chrétiens, réunis par l’Esprit, établiraient le millenium final annoncé par l’Apocalypse de Jean.
Il suffisait de la protéger et de lui laisser donner le jour à ce que déjà elle portait.

Écoute ma fille

On l’a dit, Jeanne ne reçut aucune préparation académique à ses futures fonctions de gouvernante. Mais, en privé, le roi Robert s’efforça de lui transmettre sa sagesse. Ravi par l’écoute émerveillée de cette petite, fraîche comme un matin d’avril, il lui consacrait de longs entretiens particuliers dans les jardins du Castelnuovo. « Écoute ma fille », commençait-il. Et il lui racontait les merveilles des temps prochains, et surtout ce que serait son règne à elle, dans lequel il projetait tout ce que lui, l’insatisfait permanent, n’avait pu réaliser. Les considérations politiques avaient aussi leur place dans ses recommandations. Jeanne devrait se garder des ambitions ancestrales des Tarentes et même des Hongrie. Les uns et les autres, n’ayant pour ambition que de capter l’héritage avec l’héritière, elle devrait les utiliser mais ne pas s’y fier. Son seul recours serait le pape Benoît XII. Et la Providence qui l’éclairerait de ses signes et de ses interventions.

De ses sermons énigmatiques Jeanne tirait des conclusions souvent inattendues mais d’une admirable clarté. Avec elle il se sentait "poverello" prêchant aux oiseaux et, au fil de leurs rencontres, il se persuadait d’avoir son héritière mystique pour interlocutrice. Elle portait le nouvel Israël, le Troisième Âge. Il fallait éviter à toute force que le sort commun des femmes ne ruine son génie. Aussi, pour protéger sa petite abeille, prit-il les dispositions testamentaires que l’on a vues. Elles réduisaient André au rôle de bourdon.

P.-S.

Retour au texte directeur, Les ponts de la Reine Jeanne.

Notes

[1On trouvera une présentation des nombreux avatars du franciscanisme dissident (béguines, lollard, flagellants, hussites etc.) dans André Vauchez, « La mise en cause de l’Eglise hiérarchique et du rôle médiateur du clergé » dans Histoire du Christianisme, tome 6, pages 327 et suivantes.

[2Par “l’Esprit” il faut comprendre, bien sûr, l’Esprit Saint, troisième face du Dieu Un, sa force et son intelligence (Comme La force dans Star Wars. On trouvera des références plus consistantes ici).

[3Ils font toujours partie des convictions des Mormons, des Adventistes et des Témoins de Jéhovah

[4Qu’est-ce qu’un roi, sinon un concentré de religion à visage politique ? demande Marcel Gauchet. La liturgie du couronnement comporte une ordination ; du roi elle fait un prêtre. Il est oint d’huile sainte qui, pénétrant son corps symbolise les vertus de l’Esprit pénétrant son âme. De plus, Robert fût le chantre inégalé de cette onction sur sa lignée. Il serait bien surprenant qu’il n’en ait pas entretenu sa petite-fille.

[5Chose étonnante, le premier enfant de Jeanne naquit à Noël 1345. Capricorne comme le Christ et comme sa mère. C’était un beau garçon, bien constitué. Il aurait pu devenir le prince messianique dont rêvait son grand-père.

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