Aller au contenu Aller au menu Aller à la recherche

Logo du site

Accueil > Balades > La montagne qui s’ouvre et qui se ferme

Massif des Écrins

La montagne qui s’ouvre et qui se ferme

Au col du Clos des cavales

Il avait l’air sympa ce loueur, qu’est ce que je vais lui dire ? A peine quelques mètres à franchir pour retrouver la neige. Mais c’est quelques mètres de pierres aux arêtes vives et les anti-bottes n’y résisteront pas (anti-botte : lamelle de caoutchouc fixée aux crampons et qui empêche la neige de s’accumuler sous la semelle). On n’a que quelques mètres à descendre en longeant la paroi, Louis, en homme d’expérience, est passé devant pour reconnaître le passage. Fiou.. c’est une arête de neige avec d’un côté une cheminée de rochers et de terre mélangés, impraticable, et de l’autre un névé qu’on croirait, de dessus, quasiment vertical. Je ne me vois pas passer ce truc là ! Cela ressemble à un entonnoir de neige qui se rétrécit entre les rochers et fait un coude dont on ne voit pas la suite. Autant dire que si ça part, c’est les rochers direct. On s’arrête sur un replat en retrait de l’arête de neige et on envoie les cordes. Trois piolets plantés en triangle pour fixer la corde d’assurance. C’est nouveau pour moi. Cà vient de sortir ? Aï aï aï, c’est à moi d’y aller, et j’inaugure en plus. Quelques mètres en pente très raide à crapahuter sur de la terre instable, pour me positionner sous l’arête et m’emparer de la corde. Finalement c’est plutôt cool. Il suffit de bien se tenir à la corde d’une main, planter son piolet de l’autre, et de creuser des marches dans la neige avec les pointes avant des crampons. On progresse ainsi en descendant la partie supérieure de l’entonnoir, la plus raide. Je me pose après avoir taillé une large marche dans la pente et je laisse la corde à d’autres.
Un peu plus tard tout le monde est là, sauf Alain le second de l’équipe, qui est encore en haut et défait l’installation de cordes. Je le vois, tout de go, descendre sans corde et sans assurance. La pioche du piolet tenue à deux mains, on enfonce le manche droit dans la neige, et on progresse face à la pente, retenu par les trois appuis, piolet et crampons. Heureusement qu’il a rejoint le groupe au dernier moment, car Louis aurait été un peu seul pour dépatouiller les 6 « presque-débutants » que nous sommes. On a bien quelque expérience de la moyenne montagne, du glacier pour certains, mais ici on est un cran au dessus.

La descente se fait ensuite sans corde. On passe d’abord le coude de l’entonnoir, puis un champ de neige pentu qui va en s’élargissant. Hélas ! rien n’est jamais acquis. Tandis qu’en bon dernier j’approche du groupe, on s’affaire autour de Philippe, genoux et cuisses abîmés, plaie superficielle mais pas très belle. On m’explique : quand la pente devient plus douce, départ du groupe en glissade plus ou moins contrôlée, mais Philippe part en arrière sur son sac à dos et déboule, par un « effet de luge » le champ de neige parsemé de pierres.

Après coup, je me dis que le passage était risqué, et je ne le conseillerais pas aux débutants.

Pour les personnes expérimentées qui souhaitent malgré tout s’y aventurer et faire cette traversée nord - sud dans le massif des Ecrins :

- après avoir laissé une voiture au point d’arrivée, à Ailefroide, se garer au col du Lautaret (belles échappées sur le plateau d’Emparis et la vallée de la Romanche) ;
- prendre le sentier botanique bordé de fleurs : orchidées, lys martagon ;
- prendre la combe de droite, au niveau du refuge de l’Alpe, monter au refuge du Pavé (arrivée sous la pluie et dans les nuages, aspect quasi fantomatique de cette longue cabane de chantier en acier gris sous le rocher noir, accueil chaleureux) ;
- monter au Clôt des Cavales le 2° jour ;
- mener à bien la descente jusqu’à la Bérarde ;
- dormir à la Bérarde, divers refuges dont le Club Alpin Belge où nous avons passé la nuit ;
- monter au refuge de la Pilate, vue grandiose sur le glacier de même nom ;
- aller et revenir dans la journée, vers le Giobernay, ou vers les Bans (plus difficile) ;
- partir le dernier jour vers Ailefroide dans la vallée de Vallouise. Faire l’ascension du glacier à la lumière du petit matin, arriver au col du Sellé, admirer la vue sur l’autre versant et la selle immaculée du glacier, descendre vers Ailefroide, le Pelvoux sur la gauche, sans négliger un arrêt au refuge du Sellé pour déjeuner.

Au fait, et le loueur de crampons alors ? C’est vrai qu’il était sympa, il n’a pas voulu voir que les anti-bottes étaient fichues.

Pensées en marchant en forme d’épilogue

En montant sous la grêle au refuge de la Pilate, je fais mien ce proverbe : ce n’est pas l’homme qui franchit la montagne, c’est la montagne qui se laisse franchir. Si le temps ne se dégage pas dans deux jours, on ne pourra pas passer le col et le retour devra se faire par la route (La Bérarde - Le Lautaret en contournant le massif, quelque 60 ou 80 km sûrement, en taxi). Combien de fois par précaution, avons-nous dû changer nos plans (abandon du Néouvielle dans les Pyrénées, de Castor dans le Val d’Aoste, retour en taxi du versant italien du Chambeyron, dans la vallée de l’Ubaye, détour par le plateau des Coccione en Corse du Sud).

La montagne qui s’ouvre et qui se ferme. C’est l’inquiétude des nuages qui s’amoncellent brusquement au dessus de nous, mais c’est ensuite la force de l’émotion pure, le voile nuageux qui se déchire, donnant des aperçus sur un fond de vallée verdoyante et ensoleillée. C’est la survenue d’un passage délicat et le retour à la tranquillité une fois l’obstacle passé, qui nous fait apprécier d’autant plus le simple fait de marcher et de regarder.

Dans ces moments d’incertitude et de balancement, il me revient souvent en mémoire l’épopée tragique des frères Messner dans le Nanga Parbat, la Montagne Nue. Dans ce massif de l’Himalaya encore vierge à la fin des années 60, quelques hommes sont parvenus au camp sommital et doivent y stationner, sous la tempête, plusieurs jours et plusieurs nuits. Reinhold Messner décide de profiter d’une fenêtre de quelques heures de beau temps pour partir seul, et laisse ses compagnons pour une course rapide et sans équipement. Mais après quelques minutes de course son frère le rejoint. Ils atteignent ensemble ce sommet mythique dans des conditions malgré tout difficile. Sur un coup de folie et pour des raisons que, par la suite, Reinhold s’expliquera mal, ils décident de descendre par une autre voie que celle du retour au camp, qui les amènera directement tout en bas, au pied du massif. Reinhold n’a qu’une simple photo de celui-ci, pliée en quatre dans sa poche. Tout paraît bon, sauf un passage de quelques dizaines de mètres, où il est impossible de savoir si cela passe ou ne passe pas. Ils prennent le risque et vont ainsi descendre plusieurs milliers de mètres de dénivelé, pour arriver au passage fatidique, qui s’avère finalement tout à fait praticable. Au fond de la vallée, comme souvent quand la course parvient à son terme et que, par l’effet de la fatigue, chacun va au gré de son chemin, Reinhold perd de vue, pendant quelque moment, son frère et compagnon de course, et l’attend pour finir au point de convergence des pistes, au débouché de la vallée. Exténué, les pieds endoloris et à demi gelés, il remonte quelques centaines de mètre sans le retrouver, et constate qu’une avalanche de glace et de roche a eu lieu récemment, dans un des endroits sans doute les plus tranquille du massif. Il ne reverra pas son jeune frère.

Bernard HILLAU
Randonnée Ecrins Juillet 2004.

Sources
Reinhold MESSNER. « La montagne nue ». Editions Guérin. Chamonix 2003

P.-S.

FORUM DES LECTEURS

Sont partie intégrante de ce site les avis, appréciations, rectifications, compléments d’information et tous autres commentaire des lecteurs. Ils apparaissent dans la rubrique forum.
Cliquer sur le bouton en vert " Réagir à cet article" ci-dessous.

Site réalisé avec SPIP | Squelette BeeSpip