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À la recherche de Rossolina

Cet article constitue la partie centrale, et néanmoins facultative, de la balade "Le corps de Rossolina".

Pour donner un peu de chair à l’histoire de Rossolina nous allons, comme annoncé, recourir aux sources hagiographiques et historiques. Des premières nous extrairons, sinon les traits du personnage, du moins l’image que l’on a voulu en donner. Les secondes nous renseigneront sur la vie des filles cloîtrées par convenance familiale. À ces deux sources, nous puiserons des matériaux pour une plausible biographie de Rossolina.

La vie merveilleuse de Rossolina

Les habitants des Arcs se rendaient traditionnellement en pèlerinage à la chapelle sainte Roseline. Mettant nos pas dans les leurs, avec la même fraîcheur d’âme, écoutons le récit de sa vie, racontée par ses hagiographes.
L’hagiographie
est un genre littéraire à part entière, aussi prisé au Moyen-Âge que la presse people d’aujourd’hui. Le recueil de vie des saints intitulé La légende dorée*, publié depuis le XIIIe siècle jusqu’à nos jours (en collection de poche) est le best-seller du genre.
Ces récits visent à captiver, émerveiller, sans chercher à restituer ce qui s’est vraiment passé, considérant que la vérité peut être d’ordre analogique ou symbolique et pas seulement historique. Comme les concours de patin à glace, les vies des saints s’ornent de figures imposées qui sont autant de miracles plus merveilleux les uns que les autres, dont le sens profond reste à découvrir. Exerçons notre sagacité sur la vie de notre héroïne.

À ce qui se dit en ce temps-là, Dieu désigne ses saints dès leur plus jeune âge. C’est pourquoi, la carrière hagiographique des élus commence très tôt, souvent même in utero, par une vision ou un rêve maternel. Ainsi, Rossolina toute petite, manifeste déjà un penchant irrésistible à la générosité. Émue par les pauvres gens quêtant leur nourriture à la porte du château, elle vide les réserves paternelles à leur profit. Dans son petit tablier elle charrie secrètement du pain (aliment symbolique) mais aussi, j’imagine, quelques douceurs et de bonnes cochonnailles. Son père, à qui ces vols n’avaient pas échappé, lui tend une embuscade dans une encoignure de porte. Au moment où elle passe devant lui : Roussoulineu ! fait-il de sa plus terrible voix Ouvre ton tablier ! Terrifiée, la pauvre enfant lâche les coins du tablier et… des roses s’en écoulent.
Ce malicieux miracle indique sa vocation à la compassion. Elle est compatissante, dès le départ et le demeurera ; c’est un décret divin et donc intangible, que les fleurs tombées du tablier soulignent pour bien l’ancrer dans les mémoires. Elles introduisent Rossolina dans le cercle des saintes aux roses, également compatissantes. En voici trois.


- Sainte Élisabeth de Hongrie (1207-1231).

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Sainte Élisabeth de Hongrie
Image pieuse.

Reine à 14 ans, veuve à 20 et mère de trois enfants, elle fit construire à Marburg un hôpital où, revêtue de l’habit du tiers ordre franciscain, elle se dévoua au service des pauvres et s’adonna assidûment à la prière et aux jeûnes. Elle mourut à vingt-quatre ans. Elle laissait une telle réputation de sainteté qu’elle fut canonisée dès 1235.
L’épisode suivant fait de saint Élisabeth le modèle hagiographique de Rossolina :
Un jour qu’elle descendait par un petit sentier très rude, portant dans son manteau du pain, de la viande, des œufs et autres mets destinés aux malheureux, elle se trouva tout à coup en face de son mari : "Voyons ce que vous portez" dit-il ; et en même temps il ouvre le manteau ; mais il n’y avait plus que des roses blanches et rouges, bien qu’on ne fût pas à la saison des fleurs. Parmi les malheureux, elle affectionnait surtout les lépreux ; elle lavait leurs plaies et les baisait à genoux. (Abbé L. Jaud, Vie des Saints…, 1950). La légende rapporte même qu’elle en aurait introduit un dans le lit conjugal. (Pour faire fuir son mari ?)

- Sainte Rosalie de Palerme († 1170)

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Sainte Rosalie, Palerme
Photo C. B.

Fille de prince, à 14 ans elle déclare renoncer au monde et vouloir mener une vie de recluse en prière. Elle se retire alors dans une caverne du monte Pellegrino qui domine Palerme, sa ville natale. Elle y aurait passé le restant de ses jours. En 1624, soit près de cinq siècles après sa mort, une épidémie de peste ravage Palerme. Rosalie apparaît alors à un chasseur. Ne vous inquiétez pas, lui déclare-t-elle, je vous protégerai et je protégerai la ville". Elle lui indique aussi l’emplacement de sa caverne, celle-ci ayant disparu, comme elle-même, de la mémoire collective. Les Palermitains exhument ses reliques et les font processionner en grande pompe dans la cité. Aussitôt l’épidémie prend fin. Devenue La santuzza, Rosalie est depuis lors honorée en tant que patronne de la ville et de la Sicile le 4 septembre. En 1911-1912 encore elle chasse de Palerme une épidémie de choléra.

Sainte Germaine de Pibrac († 1601)

Sainte Germaine

Dans tout le sud-ouest on trouve des chapelles dédiées à cette enfant du pays, visiblement chère au cœur des fidèles. On la représente désignant son tablier d’où s’écoulent des roses. Comme Rossolina, elle puisait dans les réserves familiales pour nourrir les pauvres et elle aussi fut protégée de l’ire paternelle par un miracle des roses. Comme Rossolina encore, un culte populaire spontané lui fut rendu sitôt après sa mort, encouragé par de nombreux miracles ; il ne fut confirmé par l’Église qu’en 1867, soit moins de vingt ans après celui de Rossolina.

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Ici s’arrêtent les ressemblances. Germaine Cousin, fille d’un humble laboureur, très tôt orpheline de mère, devint le vilain petit canard de sa famille recomposée. Scrofuleuse, laide et difforme aux dires du site Nominis,
son père et sa marâtre la rejetaient, lui interdisant de parler aux enfants du couple. Ils la nourrissaient à peine et la faisaient dormir dans une soupente, sur un tas de sarments. Dans les champs quel que soit le temps, elle gardait leurs brebis, ne délaissant le troupeau que pour se rendre quotidiennement à la messe. Elle parlait avec Dieu, ajoute le même site placé sous le contrôle de la Conférence des Évêques de France.
À Pibrac (Haute-Garonne) d’où elle est originaire, la population a élevé une basilique en son honneur.


Cette courte visite rendue à quelques saintes aux roses n’a pas qu’un but anecdotique. Elle fait aussi avancer notre recherche.
La riche symbolique de la rose (fleur), de son parfum (suave) et de sa couleur ( chair, "incarnat") en fait l’attribut hagiographique de La Vierge et Des vierges. L’Église ne le refuse cependant pas aux mères, comme on l’a vu à propos de sainte Catherine de Hongrie ; c’est alors leur bienfaisance qu’il connote, car elle est agréable à Dieu comme un parfum suave.
Si l’on se tourne maintenant vers les dévotions entretenues par l’Église, on observe que la rose (fleur) supporte un exercice spirituel centré sur l’Incarnation. La guirlande de roses dont la Vierge Marie est couronnée annonce les grains du chapelet qui rythment la dévotion du « Rosaire ».
Ce rite populaire déterminera la carrière de sainte Roseline dont Rossolina ne fut que la chrysalide. Du moins est-ce ma conviction. Mais nous n’en sommes pas encore là ; reprenons le cours de la vie merveilleuse de notre future sainte.


Quelques années plus tard, novice chez les Chartreuses, l’attention divine se manifeste plus clairement, on le voit bien aux circonstances d’un second miracle. Ce jour-là, Rossolina doit dresser la table pour le déjeuner communautaire. C’est un gros travail, Rossolina doit s’activer sans trêve. Or, la voici ravie en extase, arrachée d’elle-même comme on est exproprié, en stase quelque part hors du temps réglé… Évidemment, la table n’est pas prête quand les moniales pénètrent dans le réfectoire. Alors les anges interviennent ! Ce sont eux qui achèvent l’ouvrage pour que les religieuses puissent se nourrir et retourner à leurs prières dans les temps impartis.
Le mécréant ricane. Mais il faut bien voir que l’intervention angélique n’a rien de superfétatoire. Elle indique où était Rossolina extasiée. Car une fois arraché à soi-même, allez savoir où l’on sera transporté ? Les sorcières aussi voyagent, et les magiciens, et les enherbés. Et vous aussi, lecteur innocent, tout comme moi, dans les rêves ravissants de notre sommeil profond. Il doit être bien clair que, quand Rossolina voyage, c’est au Ciel qu’elle se rend et nulle part ailleurs.

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San Diégo, Murillo.
Bartolomé Esteban Murillo,1646. Source : insecula.com

Ici Rossolina rejoint l’Espagnol saint Didace ou Diego († 1446), humble frère convers franciscain et néanmoins grand extatique, que de spectaculaires lévitations arrachaient à sa tache. Murillo l’a représenté en extase et soulevé de terre dans sa cuisine tandis que des anges préparent à sa place le repas de la communauté. Ce type de miracle illustre la mystérieuse sollicitude de Dieu envers ses serviteurs.

Le caractère légendaire de ces récits provoque un refus catégorique de nos cerveaux rationalisés. Il n’enlève pourtant rien à leur valeur heuristique. Bien au contraire, il nous y ramène pour peu que l’on cherche à deviner la "morale" de l’histoire. (Étymologiquement, une légende c’est, ce qu’il faut lire , que l’on peut entendre comme ce qu’il faut comprendre »).
Dans ces conditions, il arrive que le sens de la légende échappe à ses auteurs. C’est ici le cas. On aura noté que les deux miracles ont un point commun : ils permettent à Rossolina de nourrir des gens dans le besoin. Voilà ce que comprirent les fidèles et la seule chose qu’ils retinrent. Les clercs eurent beau insister sur sa piété exemplaire, ils ne se firent pas entendre.
Lorsqu’au XVIIe siècle le culte de Rossolina s’épanouira, c’est sa vocation nourricière, protectrice, maternelle finalement et par conséquent polyvalente comme l’est une mère, que la dévotion populaire invoquera . On la sollicitera pour faire face à toutes les difficultés de la vie. La légende livrée à elle-même, transmise oralement de génération en génération avait gauchi peu à peu le modèle de sainteté féminine que les moines voulaient promouvoir. Au bout du compte, la Sainte Rossolina populaire s’inscrivait dans la lignée des puissances féminines tutélaires, les bonnes-fées et les bonnes-mères dont on connaît tant d’exemple. Elle s’était paganisée.

On voit par là que les gens du Moyen-Âge n’étaient pas si crédules que l’on se plaît à l’imaginer. Les pèlerins qualifiaient ces légendes de « moineries » et les moines les tenaient pour un genre mineur réservé à la pause repas. Cependant, ils cherchaient à en tirer quelque chose d’utile, les "exclus" préoccupés par la survie de leur corps, les "inclus"soucieux du salut de leur âme. Évidemment, les uns et les autres ne faisaient pas la même lecture de la légende…

Notre petite excursion dans les mentalités médiévales arrivant ici à son terme, tournons-nous maintenant vers les sources historiques. Elles nous disent comment vivaient les filles cloîtrées par convenance familiale. (Le même sort était imposé à des hommes, mais nous n’en parlerons guère.)

Des filles encouventées

Lorsque naît Rossolina, vers 1270, s’achève une période de paix relative et de prospérité, marquée par trois phénomènes connexes :
- sur le plan démographique, le doublement de la population ;
- au plan des mentalités, le salut de l’âme devient la préoccupation majeure des classes sociales aisées, atteintes d’une véritable « invasion mystique » ;
- et, en provenance des mêmes classes sociales, l’explosion des vocations féminines à la vie religieuse.
Cette explosion déborde la capacité d’accueil des ordres monastiques constitués (nécessairement masculins) au point de les acculer à la suspension du recrutement féminin. Ils estiment en effet avoir mieux à faire que de s’occuper des nonnes. Décision paradoxale que celle de ces institutions ecclésiales renonçant à leur expansion pour maintenir la vision théologico-politique de la place des femmes dans la Création. On en trouve l’origine chez saint Augustin. Il n’en est pas l’inventeur mais il l’expose avec sa clarté coutumière.

«  Tout être humain possède une âme asexuée et un corps sexué. Chez l’individu masculin le corps reflète l’âme, ce qui n’est pas le cas chez la femme. L’homme est donc complètement image de Dieu, mais non la femme qui ne l’est que par son âme et dont le corps constitue un obstacle permanent à l’exercice de sa raison. Inférieure à l’homme, la femme doit donc lui être soumise. »

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L’engendrement du Minotaure
Manara


Ainsi, c’est un Père de l’Église qui l’affirme, corps et sexes expriment la volonté divine. Soit. Mais on fera respectueusement remarquer que, de celle-ci, on ne sait rien d’autre que ce qu’en disent les commentateurs. De quoi il découle qu’un changement de commentateur pourrait entraîner un changement de volonté divine… 
_ Beaucoup moins respectueusement, tous lecteurs ayant frayé avec des corps féminins, feront remarquer qu’ils devinent ce qui, dans la jouissance, a effrayé l’amant compulsif que fut le jeune Augustin.
Trêve d’impertinences, retenons l’essentiel du propos augustinien : les femmes égalent les hommes dans l’au-delà, mais pas dans la vie sociale et religieuse d’ici-bas. Voilà pourquoi les filles doivent être soumises à leur père puis à leur mari et les moniales encadrées par des prêtres et des moines. Cette position sera reprise au XIIe siècle dans le code de droit canonique connu sous le nom de décret de Gratien qui devint jusqu’au début du XXe siècle la principale source officieuse du droit de l’Église écrit Jean Delumeau. Son tir est un peu court, si j’en crois un essai récent de Camille de Villeneuve ( une parente de notre sainte ?) : Vierges ou Mères, Quelles femmes veut l’Eglise ?

Malgré ces réserves, il fallut bien répondre à la demande féminine. On expérimenta donc des formes de vie religieuse très diverses sur le plan institutionnel. Elles vont des Tiers-ordres franciscains et dominicains à des formes innovantes de vie semi-religieuse accueillant des femmes de toutes conditions et de tous âges, y compris les veuves et les épouses, qui se consacraient à la prière et aux œuvres caritatives sans prononcer de vœux ni être soumises à la tutelle d’un ordre de rattachement forcément masculin. Ce furent les Béguines, nombreuses en Provence, établies dans des maisons communautaires ou demeurant chez elles, allant et venant librement à la différence des moniales.
En somme, un nouvel ordre moral et politique tentait de percer. Mais les filles de la bonne société n’en profitaient guère. Leur sort était toujours fixé par le pater familias alors qu’elles émergeaient à peine de l’enfance : le cloître, dans l’établissement choisi par le père, ou le mariage, avec le parti choisi par le père. La femme n’est pas plus libre qu’aux siècles précédents, note Paulette L’Hermite, ajoutant … pour bien des femmes de ce temps le cloître peut passer pour un aimable refuge. Servante pour servante, si Dieu consent à s’« urbaniser » un peu, la servante du Seigneur est certainement moins contrainte que la servante de l’espèce.
Il ne faudrait pas conclure de ce propos que la vie monacale puisse être une option, somme toute, plaisante. Constitutive de l’état monacal, la règle de la clôture est une terrible séparation pour qui ne la choisit pas de son plein gré. En prononçant leurs vœux, les impétrants s’engagent à ne plus sortir des murs du monastère leur vie durant, sauf rares exceptions prévues par la règle. La clôture ce sont ces murs, entre lesquels ils vivront jusqu’à la fin de leurs jours puis seront enterrés dans l’anonymat. Ils renoncent au « monde » pour mener une vie toute spirituelle qui se prolongera, au jour de leur décès (du moins est-ce le sens de leur engagement) dans l’Éternité à laquelle on renaît en mourant à la vie. (Saint Hilaire)

De cet extrême confinement, les moniales les plus ardentes s’échappent pourtant. Par le haut, en utilisant ce qui demeure soumis à leur libre arbitre : leur corps et sa nourriture. Aussi […] les jeûnes pénitentiels volontaires, la distribution de nourriture aux pauvres, ainsi qu’une dévotion très poussée au corps et au sang du Christ devinrent-ils les traits dominants de la religiosité féminine […] (A. Vauchez*)
Certaines cultivent la « sainte anorexie »pour partager de corps les souffrances du corps martyrisé du Christ. Transformé en média, leur corps donne à voir les souffrances de la Passion, et en porte parfois les stigmates. Enlevées, ravies, (comme la Rossolina du repas des anges, mais celles-ci sont coutumières du fait, ravies du ravissement et le recherchant) elles voyagent jusqu’au cœur du mystère de la Rédemption (Dieu fait homme, acceptant le martyre pour sauver l’humanité). Leurs confesseurs effarés, reconnaissent dans leurs visions, les concepts élaborés par de savants théologiens. Or ces filles sont illettrées, elles ne parlent que le patois local et n’ont aucune formation théologique. Subjugués, ils s’en font les avocats puis les fils spirituels.
Ces couples inattendus rétablissent l’ordre convenu : les femmes sentent et montrent ; les hommes démontrent et écrivent. Aux unes le corps sensible, aux autres la tête savante. On est toujours dans le schéma schizophrénique, mais qu’à cela ne tienne, ces couples répondent selon leurs moyens aux interrogations de l’époque. Corroborant la prédication des ordres mendiants, des Vaudois et autres hérétiques de ce temps, ils contribuent à un renversement du sentiment religieux d’une portée considérable. Jusqu’alors tourné vers l’Au-delà, celui-ci s’attachera désormais à la vie sur terre du Christ - Verbe fait chair selon Jean - et aux souffrances subies par son corps, que le corps des extatiques, filles ignares et peu ou prou folles, ont données à voir.

L’iconographie témoigne de ce renversement comme le montre les exemples donnés ci-dessous, en trois étapes.

Tympan roman, sur un patron des XIe-XIIe siècles


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Arles, St Trophime, tympan.
Source : http://www.art-roman.net/provence/provence.htm

Ce tympan exprime le christianisme des monastères aux XIe-XIIe siècles. Installés à l’écart des lieux de vie, dans la solitude, ces moines contemplatifs (Bénédictins, Cisterciens, et Chartreux en particulier) consacrent leur vie à l’Au-delà. Par l’art roman, ils ont voulu diffuser leur Foi hors des monastères, dans l’ensemble de la société. On devine d’entrée que la dimension prométhéenne du projet le destine à l’échec.

Deux aspects de l’image laissent le profane sidéré.
1) Que représente-t-elle ? Qui ne dispose pas d’une culture chrétienne approfondie est incapable de répondre à cette question. Est-ce un dieu ? Un roi ? Un prophète ? Pourquoi pas une idole ? Le personnage central en a le hiératisme, le regard défocalisé et la position dominante très au dessus du spectateur.
2) Que se passe-t-il ? Rien apparemment. L’ensemble est hors du temps vécu, figé dans l’éternité.

Avec le recours d’un guide, ce spectateur apprendra que, non seulement le personnage central, mais tous les éléments qui l’entourent constituent un assortiment de symboles (le livre, la couronne, les animaux, etc.) dont la signification est réservée à qui connaît la clé d’interprétation.
Celle-ci se trouve dans l’Apocalypse de Jean. Mais recourir au texte n’est d’aucun secours tant il s’avère hermétique. Encore une fois, un médiateur, guide ou maître, sera indispensable. Ce dernier devra être capable non seulement citer le texte johanique mais aussi de l’expliciter (= déplier) c’est-à-dire d’en délivrer le sens ou plus exactement, l’un des sens. C’est la fonction magistrale (le magistère) que se réservait jalousement l’Église médiévale, et que les grandes extatiques du XIIIe siècle sont parvenues à shunter. L’exploit n’est pas mince si l’on se souvient que les Vaudois ont été déclarés hérétiques, non tant pour le contenu de leurs enseignements que pour leurs empiétements sur ce privilège ecclésiastique.

Réduite à l’essentiel, l’interprétation du tympan est la suivante.
Il représente le "Christ en gloire", c’est-à-dire après son passage sur terre, sa mort, sa résurrection et son retour au Ciel, où il siège "à la droite du Père". Il n’est plus "vrai homme", il est redevenu "vrai Dieu", selon les termes du credo chrétien. Cette représentation est, à proprement parler, une vue de l’esprit et de l’esprit seul. Car nul n’a jamais vu Dieu des yeux de son corps, pas même Moïse au Sinaï, revenu de son aventure solitaire aux confins de l’humain, chargé des tables de la Loi mais bègue et le visage kératinisé (= brulé-corné. Victime d’un dérapage sémantique, Michel Ange le représentera cornu). Ce n’est pourtant pas Lui qu’il avait vu en face, mais seulement Son ange sous la forme insaisissable d’un buisson-ardent.

Retenons que les tympans bâtis sur ce modèle, aux XIe-XIIe siècles, tentent de représenter l’ireprésentable : le signe, (le concept, l’Idée, comme on voudra) de Dieu. Prétention sacrilège aux yeux du Judaïsme, de l’Islam et des iconoclastes chrétiens.
Nos moniales mystiques ne se sont pas risquées à entrer dans ce redoutable débat. Elles ont seulement offert une autre vision de Dieu et du Paradis : celle que vivait leur corps tourmenté.

Scènes de la Passion, entre 1325 et 1350.
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Scènes de la Passion
Polyptique d’ivoire. Auteur anonyme. Source : insecula.com

Les images donnent à voir les tortures infligées à un homme. Flagellation, supplices divers, portement de croix, crucifixion sont facilement identifiables. Les autres scènes ne le sont que si l’on connaît le récit qu’elles illustrent. Cependant la victime demeure reconnaissable de scène en scène ; il ne s’agit plus d’un homme archétypique, comme le Christ en gloire, mais d’un individu incarné et de son histoire ici-bas.
Le spectateur ignorant tout de la religion chrétienne accède immédiatement à une compréhension suffisante pour nommer l’ensemble. Un chrétien moyennement instruit dans sa religion reconnaîtra le récit de la Passion, si toutefois il surmonte la difficulté initiale : la lecture se fait de bas en haut et de gauche à droite. Les épisodes de la Passion s’enchaînent alors dans l’ordre habituel : 1) Baiser de Judas ; 2) présentation à Caïphe ; 3) présentation à Pilate qui s’en lave les mains ; 4) tortures ; 5) flagellation ; 6) portement de croix ; 7) crucifixion ; 8) descente de croix.
Ici les images délivrent leur signification à qui les regarde avec les yeux du corps. Nul besoin de retour aux textes et encore moins de recours à un clerc.
Elles expriment le christianisme des bourgs, celui des évêques, des chanoines, des moines mendiants (Franciscains et Dominicains) et des laïcs citadins dont sont issues les grandes mystiques.

Scènes de la Passion, vers 1510
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Scènes de la Passion, Albrecht Altdorfer
Source : wikimedia, The Yorck Project.

Avec ce retable nous faisons un saut dans le temps et les techniques picturales de la Renaissance allemande. Mais nous retrouvons le récit précédent et la même inspiration.
Les corps, maintenant dénudés, exaltent la souffrance. La souffrance du corps christique passe directement dans le corps du spectateur, sa tête est shuntée. L’émotion gagne le spectateur, provoque sa commisération puis son adhésion au parti du martyr. Cette manière a fait carrière jusqu’à nos jours et la récente Passion du Christ de Mel Gibson indique qu’elle a encore de l’avenir.

Initiée au XIIIe siècle, la conversion du cérébral au charnel, du Dieu du Ciel au Christ sur terre, recelle une exigence d’autonomie dans le croire que les Protestants conduiront à son terme.



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Mystique médiévale féminine
Odile Deplanche.

Encore un saut dans le temps avec le texte contemporain ci-contre, dû à une étudiante au doctorat en sciences des religions à l’Université du Québec à Montréal. Elle établi un lien entre nos mystiques médiévales et la revendication féministe actuelle. Elle décrit comment par le biais de l’expérience mystique, le corps des femmes fait irruption dans l’ordre médiéval sur un mode inconnu jusque-là. Il échappe au contrôle des stratégies lignagères, de la violence et des soupçons qui pesaient sur lui. Il revendique le droit de parler à Dieu directement, en l’absence de toute érudition. […] … puisqu’il était perçu avant tout comme le lieu du contrôle, il deviendra, de par la volonté des femmes qui s’engagent dans cette expérience mystique, le lieu de la rébellion.

(NDLR : Ce texte provient du site Religiolique d’où il a disparu.)


Après cette excursion dans les visions des mystiques et les mystères des images, revenons à nos filles encouventées.
Les athlètes de la mystique ne constituent qu’une infime minorité. L’immense majorité des femmes -et des hommes- cloîtrés par convenance familiale s’efforcèrent de composer avec le destin. Ni leur foi ni leur bonne volonté ne sont en cause. Ils veulent assurer leur salut et respecter leurs vœux mais – à l’exception des saints- si l’on peut dire, en s’économisant, au moindre coût, dans un certain confort et en particulier avec une nourriture abondante qui paraît consoler de bien des privations « ‘mondaines ». Ceci peut expliquer cette attention tatillonne et quasiment obsessionnelle accordée à la ration, aux distributions alimentaires, chez les hommes comme chez les femmes. Ces considérations sur la faiblesse humaine sont trop fondées pour que nous les écartions. (P. L’Hermite)

Ces considérations sur la faiblesse humaine nous ramènent opportunément à des préoccupations plus terre à terre. La chapelle que nous allons maintenant visiter, apportera à notre enquête des éléments sur le culte rendu à Rossolina.

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